— Et c’est justement ce que je ne puis admettre, reprit le colonel. Une telle sauvagerie chez une jeune fille est inexplicable et nul ne comprend pourquoi vous vivez ainsi en ermite sans jamais voir personne.

— Je ne fais en cela que suivre votre exemple, objecta Laurence avec arrogance.

Mais tout de suite elle baissa les yeux sous le regard de son père.

— Est-ce un blâme ? demanda-t-il amèrement, voulez-vous dire que je suis responsable de votre réclusion ? Bien que cela fût pour moi un supplice, ne vous ai-je pas conduite au bal durant tout un hiver, et si je refuse maintenant toute invitation, n’est-ce pas sur vos prières et parce que vous m’avez déclaré que les veilles vous fatiguaient ?

— Je le reconnais, je ne vous accuse pas, je ne vous reproche rien, affirma Laurence, reculant devant une vérité trop cruelle ; je voulais dire simplement qu’étant votre fille, il n’est pas étonnant que j’aie les mêmes goûts que vous.

— Ce qui est naturel à mon âge ne l’est pas au vôtre et je ne vous ai jamais conseillé de m’imiter. Moi, j’ai fini mon temps, mais vous êtes toute jeune encore et vous n’avez aucun motif pour vous retirer ainsi du monde.

— Ne suis-je pas libre d’organiser comme il me plaît ma vie ? dit Laurence excédée ; telle qu’elle est, elle me convient et je ne me plains pas, je ne demande rien.

— Vous trouvez-vous vraiment si heureuse ? reprit le colonel en haussant les épaules, et ne voyez-vous pas le mal que vous me faites avec votre pâleur, vos yeux cernés, votre expression triste ? Je vous le dis, ce qui vous tue c’est votre solitude et je ne supporterai pas que vous viviez dans une telle retraite, toujours enfermée dans votre chambre, passant des journées entières plongée dans vos sales bouquins que je finirai pas jeter à la rue.

— Oh ! ce serait le comble ! s’écria Laurence avec une violence qu’elle regretta tout aussitôt en voyant le visage de son père se décomposer.

Le colonel asséna sur la table un coup de poing furieux qui fit vibrer les verres.