— Ah ! quelle vie, quelle dure vie ! gémit-elle, tandis que ses yeux sombres se remplissaient de larmes.
Et bousculant sa chaise, elle sortit en courant, laissant Ursule Tampin seule devant la table où le valet de chambre, qui venait de rentrer, posait une coupe de cristal pleine de raisins lourds aux reflets bleus et rouges.
II
Tu as renoncé au monde, tu as pris pour amis intimes les montagnes et les forêts afin d’apaiser ton âme.
Kamo Tchomi.
Ce n’était pas la première fois que des scènes semblables éclataient dans cet intérieur troublé. De tout temps, Paul Dacellier avait exercé sur son entourage une autorité despotique que nul n’osait braver. Ses exigences, sa violence glaçaient autour de lui tous les cœurs, et ceux qui vivaient dans sa dépendance ne pouvaient pas connaître le repos. Lui-même n’avait jamais été heureux, et les chagrins qu’il n’avouait pas excusaient quelque peu sa sombre humeur. En effet, avant toutes choses, ce soldat convaincu aimait la France avec fanatisme ; il souffrait de la voir chaque jour plus désarmée, plus annihilée devant l’Allemagne triomphante ; les passions politiques qui divisaient, en l’affaiblissant, son pays, le développement de l’antimilitarisme navraient ce grand patriote. Enfant encore en 70, il avait ressenti vivement la honte insupportable de la défaite. La capitulation de Sedan, sa ville natale, avait orienté toutes ses pensées vers un but unique. Possédé par le seul désir de préparer la revanche, de mourir un soir de victoire en reprenant quelque hameau d’Alsace, il était entré dans la carrière des armes avec l’enthousiasme mystique du chrétien qui se donne à Dieu. Le sort devait trahir son unique ambition. Créé pour l’action, l’héroïsme, la guerre, il s’usait tristement dans des fonctions médiocres. Ces grandes déceptions, et une maladie nerveuse dont il était atteint, accroissaient d’année en année l’irritabilité naturelle de son caractère. Il adorait sa femme, charmante et frêle créature que tuait lentement son maladroit amour. Il chérissait aussi ses deux enfants. Pourtant, presque inconsciemment, il les tyrannisait, empoisonnait leur vie, décourageait leur tendresse et, prompt à oublier ses torts, s’étonnait amèrement de la terreur qu’il inspirait.
André, de bonne heure, échappa à son influence. Ce garçon sec, insouciant, têtu, que dirigeait l’esprit de contradiction, prit tout naturellement en horreur les opinions qu’il entendait défendre autour de lui. A dix-huit ans il était antimilitariste, internationaliste. Il osa l’avouer devant Paul Dacellier et, à la suite d’une scène violente, quitta la maison paternelle. Il y revint quelques semaines plus tard pour assister aux derniers moments de sa mère qui, gravement atteinte d’une maladie de cœur, ne put supporter le chagrin que lui causa son départ. Elle mourut, en implorant son pardon. Le colonel, désarmé par cette prière, abdiqua toute autorité sur son fils, l’envoya achever ses études à Paris et lui laissa désormais une entière liberté. Demeuré seul avec Laurence, alors âgée de quatorze ans, il appela auprès d’elle Ursule Tampin, sa cousine germaine, qui, restée orpheline toute jeune et recueillie par ses parents, avait été élevée près de lui. L’humble fille, dont le cœur lui appartenait tout entier, fut heureuse qu’il eût besoin de son dévouement. Elle vint avec empressement s’installer pour toujours dans ce foyer dévasté où sa présence ramena un peu d’ordre et de paix. Son rôle n’y fut pas toujours aisé. Malgré la reconnaissance infinie qu’il éprouvait pour elle, le colonel, emporté par son caractère irascible, l’accablait souvent de reproches injustifiés. Laurence, toujours insurgée contre les volontés de Paul Dacellier, la désespérait par son indépendance. Il lui fallait sans cesse intervenir entre le père et la fille et s’exposer à leur courroux pour les réconcilier. Mais Ursule remplissait sa tâche avec une inlassable patience, car elle chérissait ces deux êtres farouches et leur pardonnait tout.
Une fois encore, après l’orage qu’avait soulevé l’innocente invitation d’André, elle résolut d’agir en médiatrice, et le lendemain, selon sa coutume, entra dans la chambre de sa cousine à neuf heures du matin. La jeune fille, qui venait de se réveiller, méditait, tenant à la main une tasse de thé qu’elle oubliait de boire. Ses paupières gonflées portaient la trace des larmes qu’elle avait versées durant la nuit. Ses joues, d’une pâleur terreuse, restaient marbrées de taches violettes. Elle fixait sur le clair soleil qui entrait par les fenêtres un regard vindicatif, comme si cette lumière était pour elle une injure imprévue, un affront insupportable.
Ursule l’embrassa tendrement sans oser lui parler et demeura près du lit, embarrassée, ne sachant comment provoquer l’explication qu’elle désirait.
Installée déjà sur le couvre-pied, où chaque matin elle reprenait la même place, Royale Egypte attendait, pour se livrer au sommeil, qu’on lui servit le lait tiède et crémeux qui constituait son premier régal. Assise toute raide dans le demi-cercle de sa queue repliée, elle considérait sa maîtresse avec cette écrasante dignité qui n’appartient qu’aux chats, et comme Laurence tardait à satisfaire son désir, la bête impatientée s’étira, et, brusquement, plissant son nez, crachant de colère, lui gifla la main d’une patte convulsive.
Rappelée à l’ordre de cette impérieuse façon, la jeune fille s’empressa de servir sa favorite.