— Royale Egypte, ma chère, dit-elle, exprimant dans un triste badinage toute l’amertume de son âme, vous avez un détestable caractère, mais cela ne m’empêche pas de vous aimer, car vos fureurs comiques sont bien inoffensives. Vous n’êtes qu’une bête muette et vous ne pouvez pas faire grand mal avec vos dures petites pattes. Les hommes, mon beau chat, ont une arme bien plus dangereuse que vos griffes, une arme aiguë, empoisonnée, contre laquelle il n’est pas de défense possible, c’est la parole. On m’a déchiré le cœur avec des paroles et d’injustes reproches, mais nul ne s’en soucie, nul n’a pitié de moi.

— Ma chérie, ne dites pas cela, car rien n’est plus faux, s’écria Ursule, navrée. Si vous suiviez mes conseils, si vous étiez plus raisonnable, votre vie serait plus tranquille et presque heureuse. Ne pouviez-vous vous abstenir de braver votre père ouvertement comme vous l’avez fait hier ?

— Faut-il donc immoler toujours mes goûts, obéir et plier toujours ? Grand merci, je n’ai point une nature d’esclave, riposta la jeune fille. Si j’ai refusé d’aller au mariage d’André, ce n’est point par caprice, mais vraiment, qu’irais-je faire là-bas ? Parader, défiler, subir le contact de gens inconnus, leur parler, leur sourire ; c’est une épreuve au-dessus de mes forces. Oh ! le monde est pour moi comme une cuve d’huile bouillante où j’endure les tourments de la damnation ; ses fêtes, ses plaisirs me donnent le désir de pleurer, de mourir. Je le redoute plus que tout ici-bas.

— Et c’est bien naturel, si vraiment vous y souffrez comme dans une cuve d’huile bouillante, reprit Ursule, que cette image vigoureuse avait beaucoup frappée. Mais comment faire ? Votre père, j’en suis sûre, ne veut que votre bien. Il vous permettrait certainement de décliner l’invitation d’André s’il savait combien les voyages et les cérémonies vous fatiguent.

— Seriez-vous prête à lui dire que je tomberai malade s’il me contraint d’assister à ce mariage ? interrogea Laurence avec un regard caressant et plein d’espérance.

Un instant Ursule hésita, car son âme était scrupuleuse et elle aimait la vérité, mais elle aimait Laurence plus tendrement encore.

— Je tâcherai d’arranger tout cela, dit-elle avec un touchant embarras, seulement, ma chérie, il faudra que vous m’aidiez, que vous cédiez en apparence à votre père. Dites-lui ce matin quelques mots d’excuses. Il oubliera sa colère en voyant votre soumission et sa volonté deviendra moins ardente. Alors, peu à peu, en parlant de votre santé, je l’amènerai à vous défendre ce qu’il vous avait ordonné.

— Bon ! je ferai tout ce que vous voudrez, s’écria Laurence en battant des mains. Vous étés un abîme de ruses, embrassez-moi vite !

Le visage incolore d’Ursule Tampin, ce visage où tout était gris, même la bouche, prit alors tout l’éclat qu’il pouvait avoir et qui égalait à peine celui de la lune en plein jour. En même temps ses pâles yeux, où se lisaient si aisément les pensées de son âme candide, exprimèrent le plus tendre ravissement. Charmée d’avoir consolé son enfant chérie, elle la serra longuement dans ses bras. Puis, ayant entendu sonner dix heures, elle s’enfuit précipitamment, car sa vie n’était pas faite de loisirs. Toute la matinée elle courut, infatigable, de la cuisine à la lingerie, du second étage au rez-de-chaussée, donnant des ordres, surveillant les domestiques, réparant leurs négligences et s’efforçant d’assurer à son intraitable cousin un service impeccable. Malgré sa vigilance, le déjeuner fut une tempête. Le colonel rentra en retard, annonça qu’il était pressé, bouscula l’ordonnance, se plaignit bien haut de sa lenteur, trouva tous les plats détestables et le menu stupidement conçu. Devant cette humeur furieuse, Laurence hésitait à remplir sa promesse. Pourtant, à la fin du repas, quand on eut servi le café, elle rassembla son courage et, comme son père lui passait le sucrier sans la regarder, elle dit avec effort en rougissant d’humiliation :

— Je regrette ce qui s’est passé hier. Je reconnais que j’ai eu tort.