Ces paroles, que le colonel attendait, lui parurent trop naturelles pour désarmer sa rancune.

— Bon, dit-il sèchement. Songez maintenant à commander votre toilette et tâchez qu’elle soit convenable. Vous me ferez le plaisir de renoncer pour une fois aux couleurs sombres que vous affectionnez. Je ne veux pas vous voir porter toujours du noir ou du gris, sachez-le.

— Je vous apporterai les échantillons et vous choisirez vous-même, répondit la jeune fille, admirant dans son cœur sa patience héroïque.

Mais le colonel ne récompensa pas cet effort de vertu.

— La peste soit de vous ! Me prenez-vous pour une couturière ? Vais-je passer mon temps à m’occuper de vos chiffons ? gronda-t-il, en haussant les épaules.

Et, consultant sa montre, il acheva sa tasse de café et quitta la pièce. Un instant après il refermait derrière lui la porte de la maison.

— Eh bien ! dit Laurence en levant vers sa cousine un visage enflammé, vous voyez le beau résultat de ma soumission et de mes platitudes. Oh ! tout cela me rendra folle, j’ai besoin de m’enfuir, d’oublier cet enfer. Je sors, Ursule, ne m’attendez pas pour goûter. Je passerai l’après-midi chez les Heller.

Ursule approuva ce projet. Elle était toujours heureuse de voir Laurence rechercher la compagnie d’Edith et de Mme Heller, car, bien qu’elle habitât Fontainebleau depuis six ans, la jeune fille n’y possédait pas d’autres amies. Sans le savoir, le colonel l’avait condamnée à cette solitude qu’il déplorait et lui reprochait cruellement. Sa réputation dans la ville était mauvaise. Le monde ne lui pardonnait pas sa hauteur dédaigneuse, sa misanthropie manifeste. Dès les premiers jours de son arrivée, on le jugea durement parce qu’il ne recherchait personne et se suffisait à lui-même. Et lorsque ses domestiques, dans leurs bavardages, le représentèrent sous les traits d’un être lunatique, foncièrement méchant, à demi fou, la société accepta sans contrôle cette image dénaturée. Pourtant les mêmes personnes qui accablaient Paul Dacellier de leur réprobation se montrèrent tout d’abord fort bien disposées en faveur de sa fille. Ces bonnes âmes l’eussent volontiers accueillie, choyée, consolée, à la condition qu’elle leur fournît, en jouant un rôle de victime, des armes contre son tyran, car il est délicieux de trouver dans l’exercice de la charité un nouveau prétexte de médisance, de pouvoir condamner et calomnier son semblable au nom de la pitié, au nom de la justice. Laurence ne fut pas la dupe de ces hypocrisies. En dépit de ses révoltes, elle aimait et admirait son père et n’eût pu supporter de l’entendre blâmer. Loin de consentir à se plaindre de lui, elle le défendit par son silence, repoussa fièrement les avances qui lui furent faites et la fausse compassion qu’on lui offrait. Contrainte d’assister parfois à quelques réunions officielles, elle évita soigneusement de se lier avec les jeunes filles de son âge, car elle ne voulait introduire personne dans son intimité et livrer ainsi à la malveillance publique les amers secrets de sa vie. Les Heller surent respecter sa réserve ombrageuse. Toujours bien accueillie dans leur maison, elle pouvait se dispenser d’inviter Edith sans que celle-ci parût s’en étonner. Laurence l’aimait doublement pour cette discrétion.

Lorsqu’elle sortit, à deux heures de l’après-midi, le ciel était si limpide et son cœur encore si troublé qu’elle voulut, avant de se rendre chez ses amies, faire une courte promenade. Sa maison, la dernière de la rue de France, était située presque à l’entrée du bois. Quelques minutes de marche la conduisaient en pleine solitude, parmi les arbres. Toujours elle courait vers eux dans ses heures difficiles. C’était leur voisinage qui lui rendait Fontainebleau si cher. Accoutumée dès l’enfance à l’existence nomade des filles d’officier, n’ayant jamais eu de demeure permanente, errante et partout étrangère, elle avait choisi pour l’aimer à l’égal de son pays natal cette petite ville perdue dans la forêt comme une île dans la mer et sur laquelle passait constamment le souffle purifiant de la nature. Elle y avait fait son nid avec joie. Elle y avait enraciné sa vie, elle rêvait d’y rester toujours. La violence de son désir semblait avoir contraint les circonstances à l’exaucer, car Paul Dacellier, envoyé à Fontainebleau comme lieutenant-colonel, avait eu la chance, dix-huit mois auparavant, de passer colonel sans changer de garnison, ayant été nommé commandant en second et directeur des études à l’Ecole d’application.

Suivie de son chien Consul, Laurence se dirigeait vers la forêt, repassant dans sa pensée ses ennuis présents. Pourtant c’était toujours avec une sorte d’ivresse qu’elle considérait l’horreur de sa vie. Il était rare que la douleur prît chez elle la forme de l’accablement, car son âme, accoutumée à l’exaltation de la solitude dans le malheur ou dans la joie, chantait toujours. La certitude que son courage et sa jeunesse pouvaient faire face à toutes les épreuves, braver tous les orages, la comblait d’un immense orgueil et elle éprouvait devant la désolation absolue de son existence un étrange sentiment de puissance et de liberté.