— Chers arbres ! comme je suis forte, presque aussi forte que vous, songeait-elle, en saluant avec un regard de tendre défi les premiers géants ses amis.
Et, dépassant le carrefour de la Fourche, elle quitta la route pour s’engager, par de petits chemins capricieux, au cœur des futaies familières.
Le sol où stagnaient les feuilles pourrissantes, pareilles à des flaques de vin ou de sang, portait encore la trace des orgies de l’automne. Mais les bois n’avaient plus l’aspect d’un palais aux chaudes tentures, d’un splendide sérail ouvert aux fêtes des saisons. La volupté, l’amour n’y rôdaient plus en chantant leurs chansons perverses. L’hiver au beau visage intègre, purifiant ce temple un instant profané, lui rendait sa grandeur religieuse. Sans parure, dépouillée, la forêt semblait envahie, trouée, submergée par le ciel, et de tous côtés ses vastes perspectives s’achevaient en plein azur.
Ralentissant sa marche, Laurence oublia bientôt sa colère pour participer au recueillement des arbres tranquilles. Ils l’incitaient à la méditation, ranimaient sa foi chancelante. En dépit de l’éducation chrétienne qui lui avait été donnée, le doute était de bonne heure entré dans son âme. A l’âge où on lui enseignait le catéchisme, remarquant que son père ne s’approchait jamais des sacrements, elle cherchait à s’expliquer ce fait déconcertant : la religion n’était donc point si claire, si évidente, puisque cet homme intègre et droit la rejetait ? Déjà, pour l’enfant attentive, il y avait une brèche ouverte dans ce beau palais de la foi où sa mère essayait de l’emprisonner. Laissée libre et sans direction par l’indulgence excessive d’Ursule autant que par la sévérité distraite du colonel, elle connut trop tôt par ses lectures, que nul ne surveillait, la multiplicité des religions et des philosophies qui, l’une après l’autre, la séduisirent. Si, dominée par sa sensibilité, par ses penchants mystiques, par un besoin inné d’adoration, elle restait encore fortement attachée au catholicisme et continuait d’en observer par habitude les pratiques essentielles, sa ferveur, sa piété capricieuse se ranimaient surtout au contact de la nature. Mieux que l’humble paix des églises, le calme auguste de la forêt éveillait en elle des sensations d’éternité. Maintenant, de toute sa révolte, il ne lui restait plus qu’un sentiment d’amer dégoût pour le monde et la terre. Une prière anxieuse s’exhala de son âme, brusquement envahie par le désir de Dieu. Les mains jointes, les yeux levés vers le soleil, elle souhaita de n’aimer plus rien que l’infini sans forme et sans visage. Mais, comme pour railler ce vœu, pourtant sincère, l’image de Mme Heller lui apparut soudain et, avec un irrésistible sourire, lui masqua le ciel, éclipsa la beauté sereine de l’éther.
Et la jeune fille adora cette image qui depuis des années illuminait sa vie.
Quatre ans auparavant, l’arrivée du commandant Heller à Fontainebleau avait soulevé dans la ville une agitation fiévreuse et généralement hostile que Laurence ignora d’abord, car les bruits du monde ne pénétraient guère dans sa retraite.
Pourtant, un matin, elle trouva l’institution Racine où elle achevait ses études tout en effervescence. Arrivées de bonne heure, les élèves groupées près des portes ou des fenêtres, causaient, en attendant leur directrice, avec une animation singulière et semblaient se confier de passionnants secrets. Parfois l’une d’elles prononçait d’une voix pointue le nom de Mme Heller, et toutes les autres, aussitôt, hochaient la tête avec les airs vertueux et offensés que prennent les vieilles dévotes pour déplorer la corruption du siècle où elles vivent, quel qu’il soit. Filles d’officier pour la plupart, ces adolescentes, nourries des préjugés de leurs parents, répétaient, sans en bien comprendre l’importance, leurs propos malveillants et déchiraient avec une ivresse précoce la réputation de la nouvelle venue.
Laurence était peu liée avec ses compagnes et ne prenait jamais part à leurs conversations, mais elle n’avait pu décourager l’obséquieuse amabilité de Lucie Jaffin dont le père, capitaine, servait sous les ordres de Paul Dacellier.
Tout de suite celle-ci, accourant à sa rencontre, l’accapara, l’étourdit d’un flot de paroles. C’était une mince fillette au teint verdâtre, aux longues mains crochues, aux grâces d’araignée. La ligne de ses cheveux noirs, tirés jusqu’au sang, encadrait pauvrement un visage en lame de couteau, découvrant deux oreilles proéminentes toujours aux écoutes. Ses petits yeux perçants semblaient épier constamment quelque mal caché, ses narines flairer quelque scandale, et sa bouche ne distillait que perfidies.
— Savez-vous la nouvelle ? dit-elle avec son venimeux sourire. Nous aurons bientôt pour compagne dans notre classe Edith Heller : triste acquisition pour le cours Racine ! C’est, je pense, une petite dévergondée, bon sang ne peut mentir. Connaissez-vous sa mère, la trouvez-vous vraiment si belle ?