— Je ne l’ai jamais vue, avoua Laurence sans la moindre curiosité.
Lucie Jaffin, enchantée de son ignorance, s’empressa de lui apprendre tout ce qu’elle savait de Mme Heller.
On la disait fille naturelle d’une chanteuse de café concert. Toute jeune, elle posait pour le nu dans les ateliers de sculpture, lorsque le commandant Heller, alors capitaine, et de vingt ans plus âgé qu’elle, l’avait rencontrée, aimée, épousée, le pauvre homme ! La coquette abusait sans remords de son pouvoir sur ce mari crédule et follement épris qu’elle déshonorait impunément. On ne connaissait pas de fortune au commandant, en dehors de ses appointements. Il avait loué à Fontainebleau une maison modeste. Une jeune bonne et son ordonnance composaient tout son personnel. Pourtant Mme Heller avait, dit-on, trente-cinq robes, des bijoux si beaux qu’elle n’osait les porter, et tout son linge était en crêpe de Chine orné de vraie dentelle. Un scandale retentissant l’avait chassée d’Alger, sa dernière garnison, où, six mois auparavant, le jeune lieutenant Cé, un enfant encore, beau, riche, plein d’avenir, affolé par ses coquetteries, s’était tué pour elle.
De toute cette légende inventée par l’envie, Laurence ne retint que ce dernier détail. Durant le cours, ses distractions, ses réponses incohérentes frappèrent d’étonnement le professeur. Son rêve l’emportait bien loin de la pièce sévère où retentissaient les voix grêles de ses compagnes. Elle ne voyait plus devant elle la vitre que battait la pluie, mais la mer scintillante, les fleurs, le soleil d’Alger. Dans ce décor radieux elle s’efforçait d’évoquer la beauté de Mme Heller, la passion du jeune lieutenant Cé, sa fidélité, sa patience, ses triomphes passagers, ses joies bientôt détruites, son grand désir toujours déçu, ses soupçons, sa jalousie, son désespoir.
Comme tous les êtres très jeunes, Laurence avait pitié des malheurs de l’amour plus que de toute autre misère, mais ils soulevaient dans son âme des transports d’enthousiasme, mêlés d’une secrète envie. Elle avait passé des heures ineffables à imaginer la douleur de la duchesse de Langeais, pleurant à la porte de son amant et l’attendant en vain avant de se jeter au cloître. Le drame qu’elle venait de reconstruire et de revivre, plus poignant parce qu’il n’appartenait pas au roman, lui apportait, avec une émotion plus grave, le même enivrement.
Déjà Mme Heller la captivait, lui inspirait une sympathie inexplicable. Sans doute, elle avait dû beaucoup pleurer la mort dont elle était la cause, sans doute un inextinguible remords rongeait maintenant nuit et jour son cœur jadis heureux. Quoi qu’il en soit, cruelle, perverse, inconsciente, ou victime désolée d’une grâce qu’elle maudissait, elle portait autour de son front l’auréole d’un passé romanesque, orageux et trouble. Et Laurence, sans la connaître, adorait à l’avance sa dangereuse beauté.
La semaine suivante, Edith Heller entra à l’institution Racine. Sa timidité, sa douceur craintive ne désarmèrent pas les préventions de ses compagnes, qui l’accueillirent avec la plus froide réserve. Indignée de cette attitude, Laurence accabla de prévenances la nouvelle venue et gagna d’un seul coup son cœur tendre et meurtri.
Le cours fini, elle s’attarda volontairement dans la salle d’attente où toutes les jeunes filles remettaient leurs chapeaux, tandis que leurs mères s’empressaient autour de la directrice. Son ardent espoir ne fut pas déçu, et Mme Heller apparut bientôt au seuil de la porte d’entrée. Sans l’avoir jamais vue, Laurence la reconnut. Nulle autre ne pouvait avoir cette allure langoureuse et cette élégance voyante. Elle avançait lentement parmi les groupes pressés des élèves. L’ombre de son chapeau fantasque ne voilait qu’à demi l’éclat de ses yeux magnifiques. Elle aperçut de loin Edith, lui sourit, et tout son visage brilla comme un diamant qu’on fait jouer sous la lumière.
Laurence, éblouie, subjuguée par ce sourire, fit signe à sa femme de chambre de l’attendre encore, et feignit de chercher ses gants pour rester plus longtemps dans la salle. Mme Heller avançait toujours, saluant au passage quelques femmes d’officiers. Celles-ci s’inclinaient comme de raides épis qu’un vent détesté courbe malgré eux. Puis, redressant bien haut la tête, assujettissant leurs voilettes, serrant leurs parapluies, revêches, hautaines, fières de leur vertueuse laideur, elles entraînaient précipitamment vers la porte leurs filles effarées, comme si elles craignaient que le seul contact d’une belle pécheresse corrompît à jamais ces pures enfants. Laurence surprit quelques réflexions malveillantes chuchotées à mi-voix. Ses yeux brillèrent de colère, son cœur bondit comme celui du chevalier qui entend insulter sa dame, car déjà elle aimait Mme Heller plus que sa vie.
La plupart des jeunes filles élevées sévèrement loin du monde ont connu ces grandes amitiés romanesques qui chez elles précèdent le véritable amour. L’atmosphère restreinte et close où elles vivent n’étouffe pas leur sensibilité. A quinze ans, les affections de leur famille ne leur suffisent plus : une flamme bizarre et sans objet s’allume en elles. Leur cœur s’éveille, mais leurs sens restent profondément endormis. Tourmentées du désir d’aimer, elles ignorent généralement à cet âge les réalités de l’amour. Si elles sont curieuses et précoces, si quelques lectures imprudentes leur ont révélé trop tôt les mystères de la volupté, cette révélation ne leur inspire que répulsion. Leur expérience théorique n’altère nullement leur pureté. Et comme la chair ne parle pas en elles, elles s’attachent à une amie belle, brillante ou infiniment douce, à une religieuse qui les comprend et les dirige avec bonté, parfois à une inconnue, à une cantatrice qu’elles ont entendue un soir et ne reverront jamais.