De telles passions semblent souvent déconcertantes, parce que seule l’illusion la plus folle les fait naître et les entretient. Elles ont une violence terrible et s’éteignent en un instant. Mais elles sont généreuses, belles, dignes de respect, parce que le cœur qui les conçoit est sans défiance, sans calcul, se donne tout entier, ne demande rien, se réjouit seulement de brûler. C’est l’admirable, le saint, l’incomparable amour de l’enfant.

Pendant plusieurs semaines, Laurence vécut dans un état de fièvre et d’égarement continuels. Elle ne lisait plus, ne mangeait plus, dormait à peine. Tous les jours, elle trouvait un nouveau prétexte pour entraîner Ursule au parc, ou battre d’un bout à l’autre la rue Grande, s’arrêtant dans les magasins les plus fréquentés, chez les pâtissiers à la mode, partout où elle espérait rencontrer Mme Heller. Pour Edith, elle montrait une amabilité empressée, se plaçait à ses côtés, lui rendait mille services. Un jour, elle osa lui parler de sa mère avec enthousiasme et dès lors leur intimité grandit vite. Enfin Laurence eut le bonheur d’être invitée chez sa nouvelle amie. Mme Heller vint présider le goûter des deux jeunes filles. L’atmosphère renfermée de la province était insupportable à cette femme légère. Plongée dans un ennui mortel, elle reçut Laurence avec plaisir et celle-ci lui plut, la flatta par son admiration et sa dévote extase. Tout hommage, si insignifiant qu’il fût, charmait cette orgueilleuse. Faute de mieux, par habitude, elle déploya l’arsenal de ses coquetteries en faveur d’une enfant trop éprise et trop simple pour deviner ses artifices. Son accueil caressant, ses grâces enivrèrent Laurence. Elle admira la bonté de Mme Heller, lui prêta toutes les vertus et crut avoir enfin trouvé l’amie parfaite que désirent avec tant d’ardeur toutes les jeunes filles solitaires.

En pénétrant dans son intimité, elle ne tarda pas à découvrir la frivolité de cette nature vaine et froide, mais ces déceptions mêmes fortifièrent son attachement. La douleur, l’immolation sont les seuls buts de l’amour pur. Tout être véritablement épris rêve de donner son sang, son bonheur, sa vie pour celui qu’il aime. Laurence surpassa tous ces sacrifices. Elle abdiqua pour son amie jusqu’à son idéal sévère. Elle dépensa dans un perpétuel effort d’indulgence toute l’abnégation de son âme, car il n’est point de plus grand holocauste que celui du pardon.

Pourtant nulle affection, si désintéressée qu’elle soit, ne peut subsister si toute joie lui manque. Par sa beauté merveilleuse, Mme Heller satisfit chez Laurence, en même temps que l’appétit du sacrifice, ce désir du bonheur qui se mêle à toute passion sérieuse. Devant son radieux visage, la jeune fille oubliait vite ses désillusions, s’abîmait dans l’extase de la contemplation. Mais la figure réelle et vivante de Lætitia Heller lui était moins chère que son seul souvenir et peut-être n’avait-elle jamais goûté de félicité plus parfaite qu’auprès de l’image irréelle et muette qu’elle se plaisait à évoquer dans le silence de la forêt.

III

Et elle n’avait d’égal pour la taille que le rameau de l’arbre Bân et pour le teint que la tubéreuse de Chine.

La Reine de Saba.

Mme Heller habitait rue des Bois, non loin du cimetière, une petite maison devant laquelle stationnait ce jour-là, par extraordinaire, une voiture attelée de deux chevaux noirs. Laurence, en approchant, reconnut avec ennui le cab anglais de M. de Sérannes arrêté à la porte de son amie.

La société de Fontainebleau s’occupait fort, à cette époque, du comte de Sérannes et révérait son élégance, sa fortune, son nom, sa gloire naissante. Peintre déjà célèbre à trente-cinq ans, il possédait à Avon une grande propriété où son amour pour la forêt, son goût pour la chasse à courre le ramenaient régulièrement deux fois par an, en octobre et en février. Cette année cependant, Fontainebleau s’émerveillait de le posséder encore à la fin de novembre. Sans raison apparente, il semblait vouloir fondre en un seul ses deux séjours ordinaires et, rompant avec ses habitudes dédaigneuses, acceptait volontiers les invitations qu’on lui prodiguait. Il n’en fallait pas davantage pour exalter démesurément les espoirs des mères en quête d’un parti pour leurs filles. Mais Lucie Jaffin, toujours astucieuse et bien renseignée, prétendait que les charmes seuls de la belle Lætitia enchaînaient le jeune comte à Fontainebleau.

Laurence n’avait jamais cherché à contrôler la vérité de cette médisance. A plusieurs reprises, M. de Sérannes s’était présenté chez les Heller au moment où elle s’y trouvait. Elle s’empressait alors de se retirer, plus encore par discrétion que par timidité, car elle eût rougi d’épier les secrets et les sentiments de sa chère Lætitia. Ce jour-là cependant, elle n’eut pas le courage de renoncer au plaisir qu’elle s’était promis et, sachant que l’importun visiteur dont toute la ville surveillait jalousement les démarches, ne pouvait s’attarder longtemps chez une femme sans risquer de la compromettre, elle sonna très doucement à la porte de ses amies.

— Ne prévenez pas ces dames, Lisa, dit-elle à la jeune bonne qui vint lui ouvrir, je sais qu’elles sont au salon, ne les dérangez pas. Je vais les attendre en haut, très patiemment, avec Consul.