Lisa qui, comme ses maîtresses, connaissait l’humeur sauvage de la jeune fille, acquiesça d’un sourire et s’effaça pour la laisser passer. Laurence monta rapidement au premier étage et gagna le grand cabinet de toilette où ses deux amies se tenaient toujours dans la journée.
Cette pièce, spacieuse et claire, donnait sur des jardins que bordait au loin la ligne bleue de la forêt. Une haute psyché, une toilette dissimulée par un paravent, des fauteuils blancs laqués vieillis par de nombreux déménagements, une coiffeuse, plusieurs petites tables composaient l’ameublement. Une large glace, un portrait de Mme Heller occupaient deux panneaux ; les autres restaient vides. Le tapis blanc à fleurs crèmes, le papier gris à bouquets roses, les soies jaunâtres élimées qui recouvraient les sièges avaient la même tonalité terne, claire, insipide. Pourtant, en dépit de sa laideur banale, la pièce restait vivante et sympathique. Le sol était jonché de petits souliers pimpants qui semblaient se reposer d’une danse récente et n’attendre qu’un signal pour reprendre leur menuet. Des dentelles, des écharpes, des rubans gisaient sur les meubles. Le paravent écarté laissait voir la grande toilette couverte de flacons. Sur un fauteuil, un peignoir abandonné évoquait la forme de Mme Heller et son parfum saturait l’atmosphère.
Consul s’accroupit devant la salamandre et, fixant son foyer incandescent, l’adora durant quelques minutes avant de s’endormir. Laurence enleva son chapeau, tira de son sac une cigarette et s’installa dans le rocking-chair qu’on lui abandonnait toujours.
Elle avait pris depuis quelque temps l’habitude de fumer. Cette agréable manie l’aidait à supporter les heures où l’agitation de son âme, troublée par la colère, la passion ou l’attente, lui rendait toute lecture, tout travail impossible. Elle allumait sa troisième cigarette, lorsqu’un bruit de voix s’éleva dans le silence de la maison. Un rire aigu, mais sans gaîté, que Laurence connaissait bien, retentit dans l’escalier. Bientôt après, ses deux amies, très animées, entrèrent dans la pièce, Mme Heller vêtue de rouge et belle comme une flamme, Edith tout en blanc, immatérielle, radieuse comme un pur esprit.
— N’êtes-vous point, mon tout petit, une absurde fillette, s’écria Mme Heller en embrassant son humble admiratrice. Pourquoi nous priver ainsi de votre société charmante ?
Elle caressait les cheveux de Laurence, lui souriait délicieusement avec cette grâce câline qui, dès l’abord, avait convaincu la jeune fille de sa bonté. Mais bien que ses paroles fussent infiniment douces, sa voix restait froide et coupante.
— Sérieusement, folle enfant, ne pouviez-vous venir nous rejoindre au salon au lieu d’attendre ici, seule, et dans un tel fouillis ?
Sur un signe de sa mère, Edith, rassemblant les vêtements épars, dégagea quelques sièges et rétablit un ordre apparent. Puis elle vint s’asseoir auprès de son amie.
— Est-ce que M. de Sérannes te fait peur ? dit-elle de sa voix basse et douce. Pourquoi cherches-tu toujours à l’éviter ? Si tu savais comme il est simple, aimable, gai, charmant.
— Oui, il a tout à fait apprivoisé ma fille et causé beaucoup avec elle, affirma Mme Heller sur le ton condescendant qu’elle eût pris pour dire : « Il a beaucoup joué avec bébé. »