— Cruauté bien anodine, avouez-le.
Laurence tressaillit, indignée, car elle songeait au jeune lieutenant Cé. Mme Heller avait-elle oublié sa victime et n’entendait-elle plus ce sang crier vers elle ?
— Oui, Laurence a raison, dit Edith, en levant vers sa mère son beau regard candide. Je ne puis comprendre ce jeu pervers de la coquetterie. Pourquoi faire le mal sans raison ? Pourquoi ne pas décourager tout de suite, franchement, ceux qu’on ne peut aimer et laisser voir à celui qui nous plaît notre prédilection ?
— Quelle petite niaise, s’écria Mme Heller en riant. Mais pour être vraiment aimée, mon trésor, il faut savoir faire souffrir, rester le joyau mystérieux, inaccessible, prix d’une lutte sans fin. L’homme doit toujours trembler de nous perdre et nous disputer sans cesse à des rivaux. D’ailleurs, pour notre satisfaction même, est-ce qu’un seul amour peut suffire ? Il en faut mille, brûlant autour de nous comme un cercle de flammes. La vie ne prend toute sa saveur que lorsqu’on se sent le but unique de tant de cœurs que l’on ravit ou torture à sa guise.
— Mais, dit Laurence avec lenteur, si l’un de ces cœurs, peut-être le meilleur, le plus tendre, se brise ?
Mme Heller comprit cette fois l’allusion. Ses paupières battirent, s’abaissèrent. Pourtant, sur ce visage aveugle qui cherchait à mentir, apparut une expression de triomphe discret et d’effroyable joie. Le souvenir que venait d’évoquer Laurence n’était point pour elle un souvenir amer. La mort du lieutenant Cé prenait place dans sa vie comme une victoire éclatante, car ce sang versé pour elle attestait la puissance de sa beauté. Jamais sans doute elle n’avait honoré d’une larme la mémoire de son triste amant. Mais elle songeait à lui avec complaisance lorsqu’elle repassait, dans ses heures d’ennui, ses succès de coquette. Laurence, épiant son visage, devina ses pensées ; elle vit enfin la sécheresse sans bornes de ce cœur qu’elle croyait faible, et pourtant sensible. Mme Heller lui inspira une sorte d’horreur. Elle chercha le regard d’Edith, espérant y lire un reflet de son indignation. Mais la jeune fille n’avait point écouté les dernières paroles de la conversation. Elle rêvait immobile, les yeux levés vers la fenêtre, et Laurence fut tout à coup frappée de sa beauté.
Bien qu’elle fût réellement jolie, Edith Heller, d’ordinaire, plaisait peu. Sérieuse, humble, elle s’habillait mal, s’effaçait volontiers devant sa mère dont elle copiait avec servilité les toilettes et la coiffure. Mais les robes ajustées, qui moulaient savoureusement les formes pleines de la jeune femme, étriquaient le corps mince et plat de l’adolescente, et les couleurs voyantes, brutales, hardies qu’affectionnait Mme Heller accentuaient jusqu’à la lividité la pâleur de sa fille.
Elle semblait, ce jour-là, avoir acquis tout à coup le goût ingénieux qui sait mettre en relief les qualités d’une silhouette ou d’un visage. Sa robe blanche, de forme vague et presque enfantine, faisait valoir sa jeunesse et son charme candide. Une haute coiffure dégageait son beau front et l’ovale délicat de sa figure. Une couche de rouge avivait son teint morbide et transparent de rousse. Elle était assise de biais sur un fauteuil bas, la tête renversée sur le dossier. Ses bras minces et longs, dont on voyait courir sous la peau diaphane les veines bleues, gisaient dans les plis de sa robe comme deux ailes repliées. Elle était très grande se tenait mal, et son attitude ployante, défaillante, prenait dans sa toilette vaporeuse une grâce infinie.
Si Edith avait l’aspect d’un ange, tout autre était la beauté sensuelle de Mme Heller. Ses yeux semblaient faits pour percer le faible cœur des hommes et se réjouir de leur agonie, ses narines pour respirer les parfums agréables, sa bouche pour savourer le vin, les bonbons, les baisers et la douceur du rire. Sa brûlante physionomie ne connaissait pas le repos. L’œil brun, scintillant, admirable, changeait sans cesse d’expression, tournait sous les belles paupières, brillait sournois ou tendre à travers les cils abaissés, puis s’ouvrait comme un phare, répandant à flots sa lumière. Ses narines mobiles s’émouvaient pour un rien. Elle riait facilement pour montrer ses dents éclatantes et lorsqu’elle était sérieuse, aussi calme qu’elle pouvait l’être, elle mordait sans cesse sa lèvre ou l’avançait dans une moue exquise, et, par ces mouvements étudiés qui semblaient naturels, elle attirait constamment l’attention sur sa bouche enivrante.
D’ordinaire, lorsqu’elle était près de Mme Heller, Laurence ne regardait qu’elle, et la jeune femme, habituée à ce muet hommage, s’étonna de surprendre son regard attaché sur Edith.