La jeune femme rougit violemment sous cette apostrophe. Ses yeux étincelèrent et Laurence, éperdue, détourna la tête pour fuir ce regard qu’elle aimait malgré tout. Pourtant, dans un dernier effort de courage, elle ajouta, s’adressant à Edith :

— Crois-moi, ta robe est très jolie et ce rouge te va très bien, car tu es toujours à mon avis un peu trop pâle.

Déjà Mme Heller avait repris sa sérénité orgueilleuse.

— Bien, mes enfants, très bien, dit-elle avec condescendance ; après tout vous en savez plus long que moi.

Elle se leva, prit une cigarette et, sans l’allumer, la lançant en l’air et la rattrapant comme une balle, elle se dirigea vers la porte. Laurence la suivit d’un regard désolé, et lorsque la jeune femme eut quitté la pièce :

— Je crois, dit-elle à Edith, en dissimulant sa tristesse sous un sourire tremblant, je crois que j’ai blessé ta mère.

— Bah ! ce n’est rien. Maman ne peut souffrir la contradiction. Mais vois pourtant combien j’ai eu tort de l’écouter, de m’habiller comme elle et selon ses conseils. Quoi qu’elle en dise, M. de Sérannes n’est point un flatteur. Il ne m’avait pas encore adressé le moindre compliment. D’ailleurs, j’ai lu dans ses yeux, lorsqu’il me regardait, une admiration sincère, étonnée. J’ai senti qu’il me trouvait changée, plus jolie que d’habitude, et cela m’a causé un extrême plaisir.

« Ah ! je comprends, songea Laurence qui observait curieusement le visage exultant de son amie. Elle aime le comte de Sérannes. C’est pour lui plaire qu’elle se pare, et parce qu’elle a réussi, la colère de sa mère la laisse indifférente. Mais qui me consolera, moi, si ma chère Lætitia ne me pardonne pas ? »

Jusqu’à cinq heures, les deux jeunes filles n’échangèrent plus que des propos vagues et sans suite. Edith savourait en silence l’ivresse du premier amour. Laurence épiait avec anxiété les bruits de la maison. Enfin la bonne apporta le thé. Mme Heller reparut. Son attitude fut aimable et naturelle. Mais Laurence crut, à plusieurs reprises, surprendre dans ses yeux une expression d’implacable rancune, et, le cœur lourd, elle prit plus tôt que de coutume congé de ses amies.

IV