Ce qui me frappe le plus chez beaucoup d’êtres que je vois, c’est l’absence de vie, l’absence de douleur, et l’absence de joie. Ils sont vraiment morts.
Geneviève Hennet de Goutel.
Les jours suivants, la maison Dacellier fut tranquille. Des complications politiques inquiétaient l’opinion ; on parlait d’une guerre prochaine. Le colonel, enivré par cet espoir, était d’humeur radieuse. Laurence, qu’il oubliait de tourmenter, s’absorbait dans le souvenir de Mme Heller et s’accusait d’injustice envers cette amie si chère.
— Il est vrai, songeait-elle, que son âme est sèche et sa vanité monstrueuse. Elle est jalouse de sa fille et cela me semble bas, mais n’y a-t-il pas derrière cette jalousie une grande et naturelle douleur ? Oh ! pauvre Lætitia, elle est belle, mais non plus pour longtemps. Dans quelques années, elle la perdra cette beauté qui est sa puissance, son génie, sa richesse. Sa fille, de jour en jour, s’épanouit, tandis qu’elle va vers son déclin ; bientôt il faudra qu’elle lui cède sa royauté, sa place, ses honneurs. Elle souffre… pourtant je lui refuse toute pitié. N’aurais-je pas dû, au lieu d’admirer si haut la grâce d’Edith, lui dire combien aisément elle l’éclipse encore ? Je me suis plu à raviver sa blessure, à l’humilier cruellement, moi qui prétends l’aimer !
L’intensité de ses remords accrut sa passion. Elle parut s’évader du monde où elle vivait. Son regard vague et songeur ne se posait plus volontiers sur aucun objet proche, cherchait toujours le ciel, le vide ou l’horizon. Quand le vent soufflait en rafale, elle descendait au jardin pour recevoir avec ivresse le choc des grandes brises farouches. Puis elle remontait dans sa chambre, s’asseyait à sa table et, masquant d’une main son visage où la joie couvait comme un feu sombre, durant des heures, absorbée, pensive, les yeux mi-clos, elle écrivait des vers. Toutes les fois qu’une émotion vive avait bouleversé son cœur, elle éprouvait le besoin de donner à ses pensées une forme lyrique. Elle ne croyait pas avoir de talent, ni obéir à une vocation déterminée, mais elle se sentait heureuse lorsque l’inspiration, avec une insurmontable violence, s’emparait d’elle, l’obligeait à chanter. Ces transports duraient peu, la moindre contrariété suffisait à les calmer.
Une nouvelle désagréable mit bientôt fin à son délire. André, par lettre, annonça sa visite à Fontainebleau pour le dimanche suivant. Il venait présenter aux siens sa fiancée. Mlle Drevain, tante et tutrice de Juliane, devait accompagner le jeune couple.
Laurence avait horreur du monde et des nouveaux visages. La pensée qu’il lui faudrait être aimable avec sa future belle-sœur, et se torturer l’esprit durant toute une journée pour alimenter une conversation fastidieuse, l’accablait à l’avance de fatigue et d’ennui.
De même que sa fille, mais pour des motifs plus graves, le colonel appréhendait la visite annoncée, car il ne retrouvait jamais André sans éprouver une impression pénible. Tout autre père eût été fier pourtant de ce fils qui, laissé libre de bonne heure, avait évité les abîmes où les passions entraînent tant d’adolescents. Telle était la raison de ce jeune homme rangé que, l’année précédente, ayant, dans une liaison passagère avec une actrice, ébréché quelque peu la fortune qui lui venait de sa mère, il s’empressait de la rétablir par un mariage honorable et brillant. Sa vie, à la fois sérieuse et frivole, était parfaitement bien organisée. Doué d’un goût très sûr, d’une intelligence prompte et curieuse, il faisait dans plusieurs journaux de la critique d’art. Robuste, bien portant, patineur émérite, redoutable champion de tennis, il dirigeait en même temps une petite revue sportive, et toujours sa volonté patiente demeurait tendue vers un but unique : la conquête du bonheur.
Le colonel appréciait peu cette sagesse. Semblable à ces fervents chrétiens qui, rapportant tout à Dieu, cherchant toujours sa gloire, aiment en Lui leurs chers enfants, il n’avait désiré un fils que pour le donner à la France. Lorsque, pour la première fois, il le tint entre ses bras, il le consacra dans son cœur à la patrie. Par lui, il rêva de fonder toute une race d’officiers qui, de génération en génération, perpétueraient son dévouement, sa fidélité. Ainsi, lorsque sonnerait l’heure de la revanche, s’il était couché dans la tombe, du moins son âme servirait encore la grande cause sacrée et la France trouverait toujours, prêt au sacrifice, à défaut de lui, un de ses descendants. André, par sa révolte imprévue, avait anéanti ces beaux espoirs, et le colonel ne s’était jamais consolé d’une telle déception. Ce fils, si charmant, si distingué qu’il fût, restait pour lui l’œuvre avortée dont l’artiste sévère, mais impuissant, vaincu, se détourne plein d’amertume.
Seule, la bonne Ursule attendait les trois visiteurs avec la plus joyeuse impatience. Sociable, naïve, indulgente jusqu’à la chimère, elle prêtait à Juliane, sans la connaître, toutes les qualités. Elle croyait fermement que cette irrésistible personne deviendrait tout de suite pour Laurence une amie, une sœur d’élection. Ayant caressé ce beau rêve toute une semaine, la vieille fille fut vivement déçue lorsque, le dimanche, elle vit Laurence entrer au salon avec un visage glacé et tendre la main à sa future belle-sœur, en la saluant d’un : « Bonjour mademoiselle », jeté d’un ton sec et presque insolent.
Mais déjà Juliane l’embrassait cordialement et s’écriait d’une voix aimable où ne vibrait pourtant ni sincérité, ni affection :