— Oh ! Laurence, ne m’appelez pas mademoiselle ! Je suis, voyez-vous, si contente d’avoir enfin une petite sœur ! Laissez-moi vous nommer ainsi, dès à présent !

Laurence ne trouva pas un mot pour répondre à ces paroles gracieuses. Son visage trop sincère exprima un malaise flagrant, tandis qu’elle considérait curieusement l’affable visiteuse, s’étonnant de la trouver à la fois si jolie et si ordinaire. Juliane était belle, en effet, mais rien dans sa beauté classique n’excitait la surprise, ni l’intérêt. Ses yeux posaient sur toutes choses un regard bienveillant et courtois. Une souple politesse entr’ouvrait sans cesse ses lèvres fraîches dans un sourire mondain. Sa chevelure noire et lustrée, relevée en une coiffure symétrique, semblait peinte, et son visage avait une expression d’ardeur banale qui laissait deviner la froideur de son âme. Pourtant, son élégance, sa grâce réelle surprirent agréablement le colonel, plus accessible que sa fille à la séduction féminine. Vaincu à la fois par un scrupule secret et par l’insistance irrésistible de cette enjôleuse, il promit assez facilement d’assister à son mariage. A la grande joie de Laurence, il déclina pour elle toute invitation, alléguant sa santé délicate.

Depuis huit jours, Ursule avait patiemment préparé ce revirement. Mais le succès complet de son machiavélisme la pénétra de confusion. Elle rougit pitoyablement sous le regard triomphant que lui jeta sa jeune cousine. Heureusement, Paul Dacellier ne remarqua pas son embarras, car, au même moment, la femme de chambre vint annoncer le déjeuner, et il se leva pour offrir son bras à Mlle Drevain.

Créée comme sa nièce pour les salons et les pompes du monde, celle-ci n’était que sourire, compliments et cérémonies. Deux énormes solitaires oscillaient le long de ses joues poudrées, ses mains étaient chargées de bagues, sa robe noire constellée de jais et de paillettes. Elle brillait et scintillait des pieds à la tête, et de sa bouche coulait sans cesse un flot de paroles aimables dont ses interlocuteurs, quelle que fût leur bonne volonté, ne pouvaient conserver le moindre souvenir.

La politesse un peu altière du colonel l’avait dès l’abord enchantée. Durant le déjeuner, elle déploya pour lui toutes ses coquetteries, toutes ses grâces surannées, l’accapara, l’étourdit de son bavardage insipide. Il l’écoutait complaisamment, s’occupait d’elle, essayait d’oublier la présence d’André. Le jeune homme l’y aidait de son mieux, observait un silence prudent. Parmi la société vaine et légère qu’il fréquentait à Paris, on l’admirait pour son esprit caustique, ses théories paradoxales ; mais, devant son père, cœur naïf et ardent dont il connaissait l’intransigeance, ce grand railleur, gêné, paralysé, contenait sa verve moqueuse, gardait une attitude neutre, circonspecte. Une fois cependant, il oublia ses résolutions. Ce fut au moment où Juliane, croyant se montrer fort originale, disait gracieusement à son futur beau-père :

— Moi, colonel, si j’avais eu le bonheur d’appartenir au sexe fort, j’aurais voulu être officier. Trois types d’hommes me semblent entre tous admirables : le prêtre, le poète, le soldat !

André, qui l’écoutait en souriant, et qui, charmé de sa beauté, goûtait peu cependant ses phrases convenues, ses opinions impersonnelles, jeta d’un ton ironique :

— Vous oubliez, ma chère, le joueur de tennis. Lui aussi est grand par son courage, il ne craint pas les balles.

Juliane et sa tante, ravies de cette plaisanterie, s’apprêtaient à en rire, mais elles remarquèrent la grimace significative du colonel et, bien inspirées par leur exquise politesse, elles se contentèrent de hocher la tête avec l’indulgent sourire qu’on accorde aux boutades d’un enfant incorrigible. André, rappelé à l’ordre par un regard de sa fiancée, n’osa plus parler qu’à l’indulgente Ursule.

Placée à côté de Juliane, objet de toutes ses attentions, Laurence entretenait avec peine une conversation difficile. A toutes les questions que lui posait gentiment sa future belle-sœur, elle était obligée de répondre négativement. Il lui fallut bien avouer qu’elle n’avait pas d’amies, ne cultivait aucun art d’agrément, détestait les bals, les fêtes, les visites. Son embarras redoubla lorsque Juliane, apprenant qu’elle lisait beaucoup, vanta bien haut quelques romanciers modernes dont l’insipide platitude exaspérait Laurence. Pour rien au monde elle n’eût voulu révéler à sa froide interlocutrice son amour fervent pour les tragiques grecs, pour Homère ou Shakespeare. Sommée de citer ses auteurs favoris, elle nomma seulement Hugo, Chateaubriand, Balzac, Stendhal. Juliane ne cacha pas son mépris pour ces génies qu’elle croyait surannés. Aucun d’eux ne valait à ses yeux les conférenciers à la mode, dont elle énumérait les noms avec extase. Plus l’entretien se prolongeait, plus Laurence sentait grandir en elle cette impression d’isolement qui, douce et naturelle sur une route déserte, dans une chambre vide, devient anormale et pénible dans un salon, au milieu du monde.