A la fin du repas, la conversation, en redevenant générale, la délivra de toute contrainte. Rendue aux douceurs du silence, elle observait curieusement les fiancés, cherchant à deviner s’ils avaient l’un pour l’autre un réel et profond amour, car les passions humaines l’intéressaient toujours. Mais pas un instant la figure régulière et spirituelle de son frère, le froid visage de Juliane ne reflétèrent ces émotions ardentes qui bouleversent les traits des vrais amants. Très à l’aise dans leur rôle gênant de fiancés, ils se regardaient avec une tranquille complaisance. Leur attitude était celle de deux associés liés par un contrat avantageux. Sur le point d’unir leur jeunesse, leur beauté, leurs fortunes égales, contents l’un de l’autre, ils savouraient paisiblement un bonheur établi sur de solides bases et trop bien garanti pour leur manquer jamais.
Lorsque, à la fin de la journée, Laurence, excédée, le front barré par la migraine, se retrouva seule avec la bonne Ursule qui, toujours indulgente, lui vantait la bonne grâce des jeunes fiancés, elle l’interrompit :
— Ne me parlez plus d’eux, ils me font horreur, et le mariage plus encore. Pouah ! l’écœurante chose. Je ne me marierai certainement jamais, ou alors il faudrait que je fusse bien follement amoureuse.
— Cela viendra, dit Ursule avec confiance.
Une expression de tristesse intense, d’effroi presque tragique passa dans le regard de Laurence.
— Ne le souhaitez pas ! dit-elle vivement. L’amour serait pour moi dangereux et terrible. Je n’aimerai pas faiblement, ni médiocrement. Celui que je choisirai, je serai à lui pour toujours et nulle douleur ne m’en détachera. Mais je suis ambitieuse et difficile. Si j’aimais quelqu’un, Ursule, il faudrait que ce fût la merveille du monde, et cet être miraculeux ne pourrait pas m’aimer, ajouta-t-elle amèrement.
— Pourquoi ? interrogea Ursule étonnée.
Elle admirait aveuglément sa jeune cousine et n’imaginait pas qu’on pût méconnaître ses perfections. Laurence, plus lucide, ne nourrissait aucune illusion. Privée de cette beauté physique, de ce charme extérieur qui, seuls, captivent le capricieux amour, elle plaisait peu et ne l’ignorait pas, mais elle ne se plaignait jamais de cette douleur.
C’est peut-être parce qu’elle ne croyait pas pouvoir inspirer ni éprouver une passion sérieuse qu’elle s’était attachée si fortement à Mme Heller. Bien que vaine, égoïste, imparfaite, cette femme restait le seul intérêt, l’ornement de sa vie. Elle s’affligea donc fort de la perdre de vue durant quelque temps. A cette époque de l’année, la saison mondaine commençait. Les visites, les dîners, les grandes réceptions absorbaient la belle Lætitia. Laurence ne retrouvait plus Edith qu’une fois par semaine, le mardi matin, à l’institution Racine, où elle suivait encore des cours de littérature. Le reste du temps, Lucie Jaffin la tenait fidèlement au courant des faits et gestes de ses amies. Laurence, qui la rencontrait partout, active, affairée, image vivante de l’information, colportant d’un bout à l’autre de la ville des potins malveillants, avait, par elle, le compte rendu de tous les bals donnés dans la société militaire. Mme Heller, de jour en jour plus jeune et plus charmante, y oubliait entièrement son rôle maternel, éclipsait toutes les femmes, accaparait tous les hommages. Le comte de Sérannes, également assidu près d’elle et près d’Edith, scandalisait les honnêtes gens par sa conduite énigmatique. Lucie Jaffin prétendait qu’il était l’amant de la mère, mais finirait par épouser la fille, et elle voilait avec horreur sa laide face, à la pensée de ce ménage à trois.
Brusquement, sans raison apparente, Mme Heller prit l’habitude de venir très souvent le soir, vers six heures, demander des livres à Laurence. Celle-ci, qui connaissait les goûts de son amie, achetait tous les romans qui pouvaient lui plaire. Son choix fait, la belle Lætitia s’asseyait près du feu, s’avouait triste et découragée, se plaignait âprement de la médiocrité de sa fortune. Une expression de haine défigurait son lumineux visage lorsqu’elle parlait de son mari. Oubliant qu’elle l’avait jadis épousé par amour, elle ne lui pardonnait pas l’existence médiocre qu’elle traînait, depuis vingt ans, de garnison en garnison. Maintenant, sa jeunesse allait finir. Sa beauté, sa puissance de séduction ne lui auraient servi de rien. Elle n’aurait même pas, pour charmer son déclin, les compensations agréables que procure l’argent. Bien souvent, en évoquant l’avenir morne et mesquin qui l’attendait, cette femme, plus faible qu’une enfant gâtée, fondait en larmes. Son chagrin, si puéril, si vil qu’il fût, remuait Laurence. Elle cherchait sans cesse le moyen d’y porter remède. Agenouillée près de Mme Heller sanglotante, elle soupirait avec une ferveur désolée :