— Dites-moi, que puis-je faire pour vous, je voudrais tant vous être utile.
Convaincue de son dévouement, de sa fidélité, Mme Heller lui dit un soir en la quittant, le plus simplement du monde :
— A propos, chérie, quand vous verrez demain Edith au cours, laissez-lui croire que j’ai passé toute ma journée, vous entendez bien, toute ma journée chez vous. C’est entendu, n’est-ce pas ? ne me trahissez pas, vous êtes un amour !
Elle s’enfuit, légère, inconsciente, laissant Laurence en désarroi. Que Mme Heller, si belle, probablement très passionnée, eût un amant lui semblait excusable. Mais la certitude que son amie, en venant la voir si souvent, avait un but intéressé lui causait un vif chagrin. Et les mensonges, la complicité qu’exigeait d’elle la jeune femme blessaient son âme, assoiffée seulement de nobles sacrifices. Ne voulant ni trahir Lætitia, ni tromper Edith, elle prétexta le lendemain une violente migraine et n’alla pas à l’institution Racine.
Mme Heller, dont la vie n’avait été qu’une perpétuelle intrigue, ne devinait aucunement les scrupules de Laurence. Elle revint souvent la voir et toujours, en la quittant, lui adressa la même recommandation. Laurence recevait maintenant sans plaisir ces visites naguère passionnément attendues. Elle évitait soigneusement Edith et n’assistait plus au cours de littérature. Mais, pour éviter toute explication avec Ursule, elle sortait cependant le mardi matin à l’heure habituelle, passait sa matinée dans la forêt, ou à l’église lorsqu’il pleuvait trop.
Puis, de nouveau, Mme Heller parut l’oublier, cessa complètement de venir la voir. Laurence se réjouit tout d’abord de cette absence qui, en se prolongeant, finit par l’inquiéter démesurément, car une lettre qu’elle écrivit à Edith resta sans réponse. Pour avoir des nouvelles de son amie, elle retourna enfin à l’institution Racine.
La place qu’Edith occupait d’ordinaire à ses côtés resta vide ce matin-là. Laurence surveilla vainement la porte d’entrée. Elle finit par se pencher vers sa voisine et lui demanda à voix basse :
— Savez-vous si Edith est malade ? Ne viendra-t-elle point aujourd’hui ?
Cette question si simple parut troubler étrangement sa compagne. Elle rougit jusqu’à la racine des cheveux et murmura d’un air pudique et scandalisé :
— Non, naturellement, cela vaut mieux pour tout le monde.