Laurence demeura stupide d’étonnement et, durant une heure, médita cette réponse bizarre sans réussir à en pénétrer le sens. Triste, le cœur plein d’angoisse, elle n’entendait pas la voix du professeur qui bourdonnait doucement dans le silence de la salle, et sur son cahier de notes, sa main tremblante griffonnait seulement le nom de Lætitia.

Dès que le cours eut pris fin, surmontant son aversion pour Lucie Jaffin, elle la chercha du regard, résolue à l’interroger. Bientôt, elle la vit accourir, cordiale et souriante.

— Enfin, vous voilà revenue, s’écria la doucereuse fille en serrant la main de Laurence. Vous nous manquiez beaucoup et personne ne s’expliquait votre absence. Pourquoi cet air triste ? Ah ! mon Dieu, je comprends ; vous êtes toute désemparée sans votre inséparable Edith. Pauvre petite ! Il est naturel qu’elle se tienne à l’écart, sa situation est si pénible, si fausse. Pourtant tout le monde la plaint, moi la première, vous pourrez le lui dire.

— Mais pourquoi ? qu’a-t-elle ? que se passe-t-il ? interrogea Laurence.

— Ah ! vous ne savez pas ?

Le petit œil noir de Lucie Jaffin pétilla d’une affreuse joie. Entraînant sa compagne à l’écart, elle prit plaisir à prolonger durant quelques minutes une attente qu’elle savait cruelle. Enfin, elle parla, assourdissant discrètement sa voix aigre :

— Oui, disait-elle, c’est un grand malheur pour Edith qui n’est pas responsable. Mme Heller est partie la semaine dernière avec M. de Sérannes. Cela devait finir ainsi. Sa situation n’était plus possible à Fontainebleau. Elle s’était vraiment trop compromise. Presque tous les jours, le cab de M. de Sérannes l’attendait à l’entrée de la forêt, la conduisait à Avon, la ramenait le soir vers six heures. On l’a rencontrée plusieurs fois descendant de cet équipage. Déjà quelques femmes d’officiers supérieurs ne la saluaient plus, avaient juré de la jeter à la porte de leur salon. Mme Heller s’est bien gardée de s’exposer à cet affront. Sentant venir l’orage, elle a décampé, abandonnant son mari et sa fille qui ne soupçonnaient rien, les malheureux ! Il paraît qu’elle n’a rien emporté, pas un bijou, pas une robe, seulement un petit sac à main. Mais, bah ! son amant est assez riche pour la dédommager. La fine mouche a fait une belle affaire.

— Lætitia, ma chérie, ma vie, ma belle rose, c’est fini maintenant, je ne vous verrai plus, songeait Laurence au désespoir.

Et l’effort qu’elle faisait pour retenir ses larmes était si grand qu’elle en tremblait. Lucie Jaffin se délectait avidement de sa douleur.

— Mais, vraiment, est-il possible que vous ignoriez tout cela ? insinua-t-elle doucement. Vous étiez si intime avec Mme Heller, vous la voyiez si fréquemment. Ne vous a-t-elle jamais confié, ni laissé deviner son secret ?