— Je ne la verrai plus, balbutia Laurence pour toute réponse.
Elle passa, gagna sa chambre. Ursule, qui l’avait suivie, dut l’aider à se déshabiller, car ses mains convulsives et tremblantes, errantes aux plis des vêtements, ne pouvaient rien saisir. Son regard égaré semblait chercher dans le vide un visage absent et ses lèvres laissaient sans cesse échapper la même plainte :
— Je ne la verrai plus, je ne la verrai plus !
— Mais qui donc, ma pauvre chérie ? interrogea Ursule anxieuse et désolée.
Laurence, par un grand effort de volonté, se domina, car elle ne pouvait souffrir qu’un regard humain, si compatissant qu’il fût, observât sa faiblesse :
— Il paraît que Mme Heller est partie, dit-elle en reprenant un calme apparent, oui, partie définitivement. Je l’aimais beaucoup, plus que vous ne le supposiez, Ursule, et le vide qu’elle me laisse est immense. Dites à mon père que je suis malade, je ne descendrai pas déjeuner. Que personne ne me dérange, j’ai besoin d’être seule. Fermez les rideaux, le jour me fait mal. C’est bien, maintenant, allez-vous-en, je vous en prie.
Ursule l’embrassa sans mot dire. Plus que jamais l’humble fille, si calme, si incapable de toute passion, admira et plaignit le cœur sans mesure de sa jeune cousine. Docile, elle se retira tristement. Laurence demeura prostrée dans sa chambre obscure où tout le jour elle pleura son amie perdue.
V
Prends le chemin que tu voudras, tu auras toujours affaire aux hommes.
Musset.
Quand un cœur ardent et crédule a longtemps adoré une belle idole, c’est pour lui une affreuse douleur de la voir tomber en poussière, de reconnaître qu’il a placé sur un piédestal un être indigne. Devant le désespoir d’Edith qui pleurait à la fois sa mère et son premier amour, Laurence ne jugea point que la beauté de Lætitia pût excuser sa conduite. Elle s’étonna d’avoir admiré cette femme dont l’insensibilité monstrueuse lui fit horreur. Déçue par l’amitié, elle se jura de ne plus aimer personne. Mais en même temps elle se donnait la tâche de consoler Edith, passait des heures auprès de cette victime que toutes les jeunes filles de Fontainebleau fuyaient, et elle ne s’apercevait pas que, dans son âme blessée, une affection nouvelle, moins passionnée peut-être, mais sérieuse et profonde, remplaçait l’ancienne affection trahie.