La personnalité d’Edith, longtemps annihilée, absorbée par celle de sa mère, s’affirmait, se développait rapidement. Elle avait toujours eu des sentiments élevés, une délicatesse instinctive. Le double travail de la solitude et du malheur l’avait en quelque sorte mûrie et transformée. Elle n’était plus l’enfant indécise qui jugeait toutes choses par les yeux de sa mère, mais une femme capable de penser, de souffrir, de s’intéresser aux questions qui passionnaient Laurence. Elles pouvaient maintenant parler ensemble des passions, de la cruauté de la vie, de la beauté du sacrifice, ou du courage. Elles avaient toujours quelque chose à se dire et les heures qu’elles passaient réunies leur semblaient trop courtes. La maison des Heller, triste et paisible, était d’ailleurs pour Laurence un asile où elle oubliait les orages qui, sans cesse, désolaient sa propre demeure. L’humeur toujours irritable de Paul Dacellier devenait chaque année, entre le jour de l’an et Pâques, particulièrement farouche. C’était en effet l’époque où les réceptions officielles se multipliaient. Sa situation l’obligeait à donner plusieurs dîners, à sortir presque chaque soir. Il supportait difficilement ce contact perpétuel avec le monde et le spectacle de la médiocrité humaine. Vainement cherchait-il dans ces salons, plus mornes pour lui qu’une geôle, un interlocuteur capable de comprendre une grande pensée. Les automates auxquels il s’adressait étaient cependant ses frères d’armes ; comme lui ils étaient investis d’une mission sacrée, mais ils n’en comprenaient pas la noblesse. Satisfaits du présent, ils accomplissaient comme des employés honnêtes leurs besognes quotidiennes, sans être tourmentés d’aucun rêve héroïque. Beaucoup aimaient sincèrement leur patrie, mais d’un amour paisible, modéré, presque conjugal. Ils ne souffraient point de ses fautes, son amoindrissement les laissait résignés. Ils étaient prêts certainement, si l’honneur l’exigeait, à mourir pour elle, pourtant ils préféraient leur vie à sa gloire. Un jour Paul Dacellier, s’attardant au fumoir avec quelques officiers et les entendant évoquer, sans émotion, l’invasion de 70, avoua son désir ardent d’une revanche éclatante et prochaine. Sa ferveur fit tout d’abord sourire ceux qui l’écoutaient, puis sembla les scandaliser.

— Vraiment, mon cher, je ne vous comprends pas, s’écria tout à coup le colonel Douran d’une voix railleuse. Avez-vous vraiment soif de sang ? La guerre, quelle qu’en soit l’issue, me semble chose horrible, et la haïr est un devoir, même pour nous autres militaires. Nous saurons, s’il le faut, y jouer notre rôle sans défaillance, mais nous n’avons pas le droit de la désirer, non, c’est aussi monstrueux que de voir un pompier désirer l’incendie qu’il est chargé d’éteindre.

Cette comparaison pitoyable fut unanimement applaudie et Paul Dacellier, ce soir-là, rentra chez lui désespéré.

Il ne pouvait, au reste, sans une vive souffrance se trouver en contact avec le colonel Douran qui, plus jeune que lui de quelques années, avait été, en 1895, sous ses ordres à Lille. Douran, alors capitaine, scandalisait la ville par les désordres de sa conduite et son luxe suspect. Il tirait sans scrupules, du jeu, des femmes, des plus viles intrigues, ses moyens d’existence. Puissamment protégé, très influent dans les milieux politiques, il se croyait le maître de ses supérieurs, rejetait toute discipline, négligeait entièrement son service. Dacellier ne put souffrir son insolence. Il lui infligea, après plusieurs punitions très rudes, un blâme public que le misérable ne lui pardonna pas. Séparés durant des années, ils se retrouvèrent à Fontainebleau. Douran qui, grâce à son esprit d’intrigue, avait bénéficié d’un avancement rapide, était maintenant par le grade l’égal de son ancien chef dont il prenait plaisir à bafouer les sentiments secrets. Toutes ses paroles étaient comme de la boue jetée sur les pures figures qui, constamment, assistaient Paul Dacellier. La patrie, le devoir, l’honneur inclinaient alors un visage terni vers leur triste dévot et celui-ci souffrait comme un homme qui voit mourir tout ce qu’il aime. Pourtant, il supportait généralement en silence cette torture, dédaignant les attaques d’un adversaire indigne.

Un soir, durant un dîner d’officiers, il perdit patience. Douran, placé à ses côtés, cherchait comme toujours à le blesser dans ses opinions les plus chères. Envisageant l’éventualité d’une guerre prochaine, il affirmait qu’elle se terminerait inévitablement par la victoire de l’Allemagne. La France devait perdre toute espérance d’écraser sa rivale. Efféminée, corrompue, divisée, elle subissait le sort de la Grèce et de Rome et, après avoir dominé le monde, entrait en décadence. Elle pouvait encore exercer sur l’Europe une suprématie intellectuelle et pacifique, mais son rôle militaire était fini, elle n’était plus capable de porter une épée. Dacellier, contenant sa colère, écoutait en silence ces paroles décourageantes, tout en observant les jeunes officiers qui l’entouraient. Sur le visage de beaucoup d’entre eux, il remarqua une expression d’abattement résigné. Ce n’était pas la première fois qu’ils entendaient émettre de telles théories. Ils les croyaient vraies, indéniables. Ils avaient pris leur parti d’appartenir à un peuple vaincu, ils avaient accepté la défaite de leur pays et c’était là, Dacellier le savait, la cause unique de l’abaissement de la France. Elle gardait intacte, ses qualités guerrières, sa générosité, sa fougue. Il eût suffi, pour qu’elle redevînt puissante et glorieuse, que ses enfants eussent foi en elle. Le colonel voulut essayer d’en convaincre ses collègues : il tenta de rendre l’orgueil nécessaire à ces cœurs humiliés. Sa parole émue, ferme, ardente, vibrante d’amour, était comme une torche brûlante dont les multiples étincelles enflammaient peu à peu toutes les âmes. Les conversations particulières avaient cessé et les plus vieux chefs, comme les plus jeunes lieutenants, écoutaient cette voix passionnée qui, en leur expliquant la nature du mal dont la patrie mourait, leur indiquait le moyen de la faire revivre.

Douran cependant avait accepté la lutte. Il combattait pied à pied son adversaire. Non, ce n’était point sans raison que la France doutait d’elle-même. C’était lui rendre un mauvais service que de l’exciter à la présomption en lui prêtant des qualités qu’elle ne possédait plus. Tout homme sensé devait préférer la vérité, si humiliante qu’elle fût, aux plus flatteuses illusions. Il citait des chiffres, des faits, vantait l’organisation parfaite de l’Allemagne et son formidable outillage. Le seul accroissement de sa population suffisait à lui garantir l’hégémonie du monde. Contre cette géante, le gouvernement français se trouvait désarmé. La politique conciliante qu’il suivait depuis des années, blâmée par les énergumènes du chauvinisme, apparaissait aux gens raisonnables comme un chef-d’œuvre de sagesse et d’habileté ; car c’était seulement en limitant ses armements, en évitant de porter ombrage à sa redoutable ennemie, que la France pourrait continuer à vivre.

Ces conclusions causèrent une impression de malaise et de stupeur pénible à ceux-là mêmes que les arguments précis de Douran avaient impressionnés.

— Mais, objecta froidement Dacellier, baissant les yeux pour cacher les flammes qui s’allumaient dans son regard, avez-vous bien prévu, colonel, les dernières conséquences de vos théories ? Plus la puissance de l’Allemagne s’accroît, plus elle a besoin d’expansion. Si, nous voyant trembler ainsi devant elle, après l’Alsace et la Lorraine elle veut s’annexer la Champagne ?

Douran comprit que Dacellier l’entraînait sur un terrain dangereux. Reculer n’était plus possible. Il dit avec un regard de défi :

— Notre diplomatie saura, je l’espère, limiter de telles exigences. Souhaitons qu’elle soit à la hauteur de sa tâche.