— Que peut-elle ? insista Dacellier. Offrir à la place de la richesse convoitée une richesse moindre, une colonie pour une province ?

— Peut-être. Tout vaut mieux qu’une guerre ruineuse qui nous effacerait de la carte du monde. Le malade qui accepte une amputation douloureuse pour ne pas mourir fait preuve de sagesse.

L’auditoire protesta contre ces paroles par un long murmure. Paul Dacellier ne put dominer son indignation.

— Vous êtes officier, colonel, s’écria-t-il, vous portez l’uniforme de défenseur de la France ; pourtant, par vos pensées et vos paroles, vous la trahissez à toute heure. Votre épée, vous devriez la briser ; en cas de danger elle ferait mauvaise besogne, puisqu’il n’y a que lâcheté et défection dans votre cœur.

Dès le lendemain, il regretta sa vivacité, car il réprouvait le duel et n’admettait pas que les frères d’une même race cherchassent à s’entre-tuer. Contraint cependant d’accepter les conséquences de son emportement, il prit pour témoins le commandant Heller et un vieil officier en retraite.

Si pressés que fussent les deux adversaires d’en finir avec cette affaire, le duel, pour des causes diverses, ne put être fixé qu’au lundi suivant. On était au mercredi. Durant cette longue attente, Dacellier, qu’obsédait la crainte de tuer Douran, fut plus que jamais injuste pour son entourage, particulièrement pour Laurence qu’affolèrent ses ordres contradictoires et ses continuels reproches.

Le lundi matin, en s’habillant, il pensa pour la première fois qu’il pouvait être tué dans cette rencontre. C’était à ses yeux un malheur bien moindre que de porter toute sa vie le poids d’un meurtre. Pourtant, un regret poignant lui étreignit le cœur en songeant qu’il ne verrait pas la guerre vengeresse et victorieuse qu’il avait attendue toute sa vie. Il s’attendrit aussi sur sa fille. La veille encore, au cours d’une vive discussion, il l’avait très durement traitée. Elle fut donc fort étonnée de le voir entrer dans sa chambre, s’approcher de son lit avec un visage doux et triste. Il la pria humblement d’oublier tout ce qu’il lui avait dit dans sa colère et l’embrassa à plusieurs reprises sans pouvoir lui dissimuler son émotion. Elle reçut froidement ces caresses inattendues, car elle ne pouvait deviner qu’il s’agissait peut-être d’un adieu.

— Oublier, ce n’est pas si facile, dit-elle à Ursule, dès que son père fut parti. Pense-t-il, par quelques paroles d’excuse, effacer tout le mal qu’il me fait chaque jour et depuis si longtemps ?

— Ne le jugez pas, supplia l’indulgente Ursule. Vous savez bien qu’il n’est pas responsable. J’aurais voulu qu’il ne sortît pas ce matin. Avez-vous remarqué comme il était pâle ? Je crains qu’il ne soit malade.

— Bon, cela m’est égal ! s’écria Laurence, dominée par sa rancune, je ne vais pas m’inquiéter pour lui, soyez-en sûre. Non, non, je n’ai pas assez de pitié dans le cœur pour plaindre un homme si dur !