Combien, dans quelques heures, elle devait regretter ses paroles !
Paul Dacellier et ses témoins arrivèrent les premiers au carrefour des Héronnières, près duquel devait avoir lieu le duel. Pour la première fois depuis des mois, le soleil, par ce beau matin d’avril, ne rencontrait aucun obstacle sur sa route, aucun nuage, et montait triomphalement dans un ciel absolument vide. L’atmosphère était douce comme celle de juin, avec quelque chose de plus allègre. Comme une petite fille qui s’est vêtue d’une robe longue pour jouer à la dame, mais dont le rire enfantin, la voix aigrelette trahit la ruse, le printemps avait pris l’aspect du plein été, sans perdre cependant la grâce folâtre, la fraîcheur piquante qui l’apparentent à l’extrême jeunesse.
Douran tira le premier. Dacellier entendit la balle sifflante passer à sa gauche, mais sans le blesser comme il l’avait espéré. Sa main se crispa sur son pistolet. Et tout à coup un vide absolu se fit dans son cerveau. Il cessa de penser. Ses yeux, éblouis par l’éclat du jour, fixaient l’horizon bleu, les arbres encore dépouillés, mais ruisselants de soleil, tout ce fond lumineux sur lequel se détachait, insignifiante, puérile, la mince silhouette de son adversaire. Il se rappelait vaguement qu’il lui faudrait tirer sur cet homme au commandement du témoin qui réglait le combat. Mais la gravité de cet acte lui échappait complètement. Le signal donné, il visa avec autant d’indifférence que s’il se fût agi d’une cible insensible. La détonation de son arme se perdit, assourdie, dans l’espace, sans troubler sa sérénité radieuse. Certainement, ce n’était là qu’un jeu d’enfant, inoffensif. Pourtant Douran chancela. Une tache de sang parut et s’agrandit sur sa chemise claire.
Déjà le docteur, les témoins s’empressaient autour du blessé. Son bras pendait inerte. La balle, frappant à l’épaule, venait de lui briser la clavicule. Un pansement sommaire fut fait. Douran, très pâle, furieux de sa mauvaise chance, mordait sa lèvre et s’efforçait de dissimuler son dépit. Tout à coup ses traits se détendirent, un sourire féroce éclaira son visage, il ne put retenir une exclamation qui vibra comme un cri de triomphe :
— Oh ! oh ! mais voyez donc, docteur, voyez donc Dacellier, lui aussi, ce me semble, a besoin de vos soins !
Alors seulement ceux qui l’entouraient remarquèrent l’étrange attitude de Paul Dacellier. Il s’avançait vers eux, lentement, les yeux obstinément fixés sur l’herbe où il paraissait suivre une trace invisible pour tout autre que lui. Sa démarche était chancelante comme celle d’un homme ivre. Parfois, il se jetait de côté comme pour éviter de poser le pied sur cette chose mystérieuse qui le fascinait. Quand il fut tout près du groupe qui le considérait avec stupeur, il leva la tête. Son visage était blême, figé dans une expression d’horreur indicible ; il bégaya des paroles confuses où le mot « sang » revenait sans cesse comme un refrain tragique. Et il montrait du doigt l’herbe verte où luisaient seulement la rosée et les premières violettes.
— Ah ! le pauvre ! il n’a jamais eu la tête bien solide, cela devait finir ainsi, murmura Douran, affectant la plus vive émotion.
Le commandant Heller comprit aussitôt le parti que le misérable pouvait tirer d’un incident si regrettable. Il riposta vivement, s’adressant au docteur, sans lui laisser le temps d’émettre un avis :
— Ce n’est rien, absolument rien, n’est-ce pas, docteur ? Il s’agit seulement d’une insolation. Dacellier était en plein soleil, la tête nue, et ces premières chaleurs, succédant aux rigueurs de l’hiver, sont dangereuses.
Le jeune médecin, discret et timide, n’osa discuter ce diagnostic assez fantaisiste. Il répéta, docile :