— Oui, oui, certainement, c’est une insolation sans gravité !
Dacellier se laissa conduire vers la voiture qui stationnait à cent mètres de là. Le commandant Heller l’y fit monter. Affectant une sécurité parfaite, il congédia le docteur, le renvoya près de Douran. Il se débarrassa aussi de son collègue qui, pour laisser plus de place au malade, s’installa sur le siège à côté du cocher.
La voiture reprit lentement le chemin de la ville. Très calme, Dacellier délirait doucement. Dans son égarement même, la France restait l’unique objet de sa pensée, sa préoccupation constante. Il semblait croire que la guerre était proche, s’inquiétait de la mobilisation imminente et demandait sans cesse avec angoisse si Douran serait en état de rejoindre son régiment. Heller lui répondait avec patience, le rassurait comme un enfant. Son cœur se serrait en songeant à Laurence, car il l’aimait, sachant quel secours sa fille avait trouvé près d’elle.
Il n’eut pas la consolation de pouvoir adoucir le coup qui devait la frapper. Elle le reçut en plein cœur, sans préparation, car, tentée par la beauté de cette matinée radieuse, elle sortait de sa demeure avec son chien Consul, au moment même où Paul Dacellier descendait de voiture, chancelant et soutenu par ses deux témoins.
Ah ! combien son aspect était étrange et pitoyable ! Quelle déchéance, quel avilissement dans son attitude ! Son corps, selon les impulsions qu’il recevait, ployait tout d’une pièce, en avant ou en arrière, comme un pantin cassé. Son veston, rajusté à la hâte, bâillait sur sa chemise claire. Il avait sur son visage le même désordre que dans sa tenue, d’ordinaire si correcte. La grimace convulsive de la bouche dérangeait l’harmonie des traits, et les yeux vagues, errants, n’exprimaient plus rien qu’une inquiétude confuse, une stupeur hagarde.
Dès qu’il aperçut son maître, Consul, selon son habitude, lui sauta joyeusement aux épaules en aboyant à pleine voix. On l’écarta. Il revint à la charge, s’amusant de ce qu’il prenait pour un jeu. Le malade, se jetant de côté avec une vive répulsion, essayait de fuir ses caresses et tremblait comme un enfant devant la bête affectueuse qu’il ne connaissait plus.
Vainement, le commandant Heller s’efforça-t-il de rassurer Laurence qui, plus blanche que le mur contre lequel elle s’appuyait, contemplait cette scène dans une silencieuse agonie. Elle ne comprenait pas le sens de ses explications et s’effrayait seulement de la pitié qu’elle lisait dans ses yeux.
Ursule, prévenue à son tour, accourut bientôt, bouleversée, tout en larmes. Mais les préoccupations matérielles qui, en toutes circonstances, retombaient toujours sur elle, la ressaisirent très vite, l’obligèrent à surmonter son émotion. Elle envoya la femme de chambre chercher le docteur Briol, médecin ordinaire de la famille, puis elle prépara le lit de Dacellier qui se laissa déshabiller et coucher docilement. Laurence, s’étant assise au chevet de son père, regardait avec une épuisante attention ce visage où elle cherchait en vain une lueur d’intelligence et de raison. Elle prenait les mains du malade, se penchait vers lui, l’appelait. Il ne l’entendait pas, et, constamment, dans une plainte monotone, répétait les mêmes paroles où se trahissaient son remords et sa douleur :
— Versé le sang !… un Français… le sang de France…
Durant trois jours, il demeura dans cet état de calme égarement. Sa température était normale, son appétit régulier. Mais il délirait du matin au soir et ne reconnaissait personne. Le professeur Noveu, le grand spécialiste de la neurasthénie, qui soignait Dacellier depuis quatre ans, expliqua plus tard assez facilement cette crise causée par l’appréhension dont le malade avait souffert en attendant le dénouement de sa querelle avec Douran. Mais, durant les premiers temps, Briol, livré à ses propres lumières, s’exagéra la gravité du mal. Ses réticences, son embarras, son pessimisme évident convainquirent Laurence que son père avait perdu la raison pour toujours. Ursule, qu’effrayait son désespoir, l’éloignait autant que possible de la chambre du colonel. Elle revenait cent fois par jour, étouffant le bruit de ses pas, rôder devant la porte close. Sa vie n’était plus qu’une inquiétude de tous les instants, une anxieuse et navrante attente.