Enfin, le matin du quatrième jour, Ursule lui apprit que son père était mieux portant et qu’il la demandait. Le malade, en effet, dès qu’il la vit, l’appela par son nom. Elle eut devant cette résurrection soudaine une crise de larmes dont il s’émut beaucoup. Il se fit apporter un journal, remarqua que trois jours s’étaient écoulés depuis le duel et s’étonna de n’avoir aucun souvenir de ces trois jours. Ursule lui débita la fable qu’elle tenait prête. Il avait eu sur le terrain une insolation suivie d’un accès de fièvre accablant qui le tenait depuis soixante-douze heures dans un assoupissement continuel.

Vers onze heures, le commandant Heller vint prendre des nouvelles. Paul Dacellier voulut le recevoir, lui parla de Douran et apprit avec joie que son état n’inspirait aucune inquiétude, et que sa blessure était en voie de guérison. Alors il parut tout à fait tranquille. Comme le temps était beau, on le descendit au jardin où il déjeuna sous les arbres avec Ursule et Laurence. Trois jours après, il reprit son service et sa vie ordinaire.

VI

Pas un d’entre eux ne fait le bien, pas un seul.

Ps. XIII.

Douran, cependant, n’oubliait pas. Dans les premiers transports de sa colère, cédant à des instincts simples et primitifs, il avait un moment souhaité de tuer son adversaire. Maintenant, il se rendait compte que cette mort n’eût point assouvi sa haine. Une vengeance plus raffinée, plus complète, s’offrait à lui. Le sort lui avait livré plus que la vie : l’honneur même de son ennemi. Il pouvait faire de cet être, si fier et jusqu’alors inattaquable, un objet de pitié et de dérision. Sa défaite apparente était une victoire, sa blessure même le servait, lui donnait l’attitude et l’autorité d’une victime. Orgueilleux jusqu’à la folie, Douran supportait difficilement le mépris de ses semblables. Il souffrait encore de la désapprobation unanime qu’avaient soulevée ses propos imprudents, lors de sa discussion avec Paul Dacellier. Quelle revanche, s’il pouvait convaincre ses auditeurs qu’ils avaient applaudi les paroles d’un fou, les utopies d’un cerveau en délire !

Au premier ami qui vint le voir, il raconta sous le sceau du secret toutes les péripéties du duel, affectant la plus grande pitié pour son adversaire.

— Par Dieu, mon cher, ne parlez à personne de cet accident si pénible, dit-il en terminant. Ce pauvre Dacellier ! cela pourrait lui nuire. Il m’a fait peur, je l’avoue, son aspect était effrayant. Heller, fort compétent sans doute en ces matières, nous a déclaré qu’il s’agissait seulement d’une insolation. Au mois d’avril… à dix heures du matin !… n’importe, je veux bien, je ne demande pas mieux, mais au fond, vous savez !…

Il frappa plusieurs fois son front de son index dans un geste éloquent. Son interlocuteur le comprit aisément. Il promit de se taire. Mais, dès le lendemain, une dizaine de personnes bien renseignées allaient colporter de salon en salon une nouvelle sensationnelle : Dacellier avait eu sur le terrain un accès de folie furieuse, et son internement dans une maison de santé devenait une nécessité.

Douran avait à Fontainebleau beaucoup d’obligés, de séides, aveuglément attachés à sa fortune. Ils affluèrent chez lui. Adoptant servilement l’attitude de leur protecteur, ils affectaient de plaindre Dacellier : « C’était un officier de grande valeur, un homme loyal auquel on pardonnait volontiers sa rudesse. Comment expliquer cet accès de folie ? Jusqu’alors il avait paru fort sain d’esprit. »

Douran hochait la tête. Oui, sans doute. Pourquoi cependant vivait-il si seul et sans amis ? Pourquoi sa fille imitait-elle si jalousement sa réserve ? Nul n’avait jamais pénétré dans l’intimité de cette maison mystérieuse. Les domestiques n’y séjournaient pas longtemps, s’en échappaient comme d’un enfer, terrifiés par l’extraordinaire violence du maître. Quiconque causait avec lui remarquait vite, au reste, l’exaltation de ses idées, son irritabilité anormale. Il ne pouvait souffrir la contradiction. C’est pourquoi il l’avait provoqué, lui, Douran, d’une façon si brutale et si inattendue.