Alors le bon apôtre s’excusait. Il avouait qu’il connaissait depuis longtemps le déséquilibre mental de Dacellier. Il avait eu grand tort de ne pas lui céder. Pourquoi discuter avec un malade qui ne savait répondre aux arguments les plus sensés que par des injures inqualifiables ?

Ces propos recueillis, répétés, commentés par des courtisans dociles, émurent l’opinion publique en faveur de Douran. Il passa pour la victime innocente d’un fou dangereux. Dacellier, qui le détestait depuis longtemps, l’avait insulté lâchement sans aucun motif sérieux. Bientôt on affirma que ce forcené, violant toutes les lois du duel, sans attendre aucun signal, avait déchargé entièrement son pistolet sur son adversaire, en avançant sur lui jusqu’à le toucher. Douran lui-même et les quatre témoins de la rencontre démentaient énergiquement cette version. Nul ne voulut les écouter. On admira leur magnanimité. Ils altéraient la vérité par esprit de corps, par pitié pour un camarade malheureux qu’un mot de leur bouche pouvait déshonorer. Mais leur compassion n’était-elle point criminelle ? Voici que Dacellier avait repris son service, on le voyait passer calme et correct dans les rues. Un nouvel accès de folie n’était-il pas à craindre ? Qui en serait maintenant la victime ? Ne vaudrait-il pas mieux destituer et enfermer cet homme considéré à juste titre comme un danger public ?

Tandis que la calomnie, la haine préparaient ainsi sa ruine, le colonel demeurait tranquille, dans une ignorance absolue et pleine de sécurité. S’il eût connu, au reste, les manœuvres de son ennemi, il n’eût point daigné se défendre. Ce grand cœur chimérique était inaccessible à la crainte et se croyait invulnérable, parce qu’il se savait sans reproche.

Pas plus que son père, Laurence ne pouvait discerner les premiers symptômes de l’orage qui grondait au dehors, si loin de sa retraite. Après avoir traversé les pires angoisses, elle subissait la réaction bienheureuse qui suit la cessation brusque d’une souffrance aiguë. Cette délivrance coïncidait avec l’épanouissement du printemps. Toute sa jeunesse se jetait impétueusement vers la joie, pardonnait à la vie, s’agenouillait en extase devant la beauté du monde.

Un matin de mai, elle descendit au jardin pour y cueillir les premiers lilas. Debout auprès du bosquet où ils s’épanouissaient dans une exubérance radieuse, elle choisissait, parmi leurs thyrses, les plus violets. Parfois, pour atteindre une branche trop haute, elle sautait en l’air légèrement. Consul aussitôt, piqué d’émulation, l’imitait, plein de zèle, en jappant frénétiquement. Elle riait de ses bonds prodigieux et, avec une allégresse enfantine, l’excitait contre la fleur inaccessible. Il était onze heures du matin. Paul Dacellier ne rentrait jamais de son école avant midi. Ursule était partie la veille pour Paris, chargée d’une foule d’achats importants. Laurence, sans contrainte, sans inquiétude, goûtait pleinement sa liberté. Une surprise heureuse vint accroître sa joie, des pas crièrent sur le gravier. Elle se retourna et vit venir à elle sa femme de chambre, précédant un visiteur inattendu, le lieutenant-colonel Arêle.

C’était l’unique ami de Paul Dacellier et son compatriote. Nés tous deux à Sedan, ils avaient, enfants, joué aux mêmes jeux, connu les mêmes visages, exploré le même pays, grandi dans le même décor, avant d’être unis plus intimement encore par un commun amour de la patrie et par des études semblables. Sorti de Polytechnique en même temps que Dacellier, Arêle, mathématicien et technicien remarquable, mais desservi par son cléricalisme, avait toute sa vie végété dans des postes obscurs. Il dirigeait à cette époque la poudrerie de Morgins, à une heure de Paris, et comptait y rester jusqu’à sa retraite, ayant peu d’espoir de passer jamais général. Mais il acceptait sans révolte cette injustice. Arêle avait trois fils. Les deux aînés, depuis dix ans, avaient quitté le monde pour entrer en religion chez les Jésuites ; le troisième était officier d’infanterie. A plusieurs reprises, Laurence, invitée avec son père chez le colonel, avait étudié de près sa vie toute pure. Levé à cinq heures du matin, il assistait chaque jour à la première messe où il communiait ; puis, aussitôt après, il visitait ses pauvres, s’informait de leurs besoins, leur distribuait ses aumônes. Mme Arêle, délicate de santé, ne quittait guère sa chambre que pour se rendre à l’église. Elle ne renonçait pas pour cela à exercer la charité. Et c’était tout le jour autour de sa chaise longue un défilé constant d’affligés qui venaient réclamer ses conseils, son aide, ses consolations, et dont elle savait toujours alléger la misère. Ces deux êtres vivaient dans une union parfaite, ayant le même but, les mêmes convictions, la même foi. Ils faisaient le bien sans ostentation, avec un empressement aimable, une simplicité radieuse. Laurence ne songeait jamais à la paix de cet intérieur sans un étonnement désolé, une nostalgie poignante. Paul Dacellier, qui savait comme elle admirer tout ce qui est grand, vénérait Arêle. Arêle avait pour lui cet admirable amour chrétien qui surpasse tout autre amour parce qu’il s’adresse uniquement à l’âme, n’admet aucune séparation, aucune rupture, aucun oubli, franchit indifférent l’abîme de la mort et ne voit dans l’amitié la plus belle que le commencement et l’ébauche d’une éternelle amitié. Ce croyant, enivré des pures délices de la religion, comprenait mieux que personne la douleur de ceux qui n’ont point trouvé la vérité. L’incrédulité de son ami le navrait. Il le plaignait si profondément qu’il eût presque consenti à perdre sa foi pour la lui donner ; et, dans ses prières, il ne cessait de solliciter le secours de la grâce pour ce pauvre cœur si triste et si troublé.

Bien que le colonel Arêle ne fût jamais venu à l’improviste à Fontainebleau, son arrivée n’éveilla chez Laurence ni soupçons, ni inquiétude. Tous les événements de la vie avaient ce matin-là pour elle les couleurs roses et bleues du jour.

Elle embrassa gaiement son vieil ami et, pendant qu’il la félicitait de sa bonne mine, elle le considérait avec une complaisance attendrie. Elle le trouvait charmant, malgré sa laideur. Grand, très fort, les épaules larges, l’encolure courte et massive, le teint coloré, les traits lourds, il plaisait cependant par son sourire plein de bonté, par la limpidité de son regard bleu, candide comme celui d’un enfant. L’âme toute pure resplendissait à travers la rude enveloppe. On sentait que la vie avait passé sur cet homme sans lui imprimer aucune flétrissure. Il gardait, en dépit de l’âge, une jeunesse étrange, la jeunesse éternelle de l’être que les passions n’ont jamais souillé.

Pourtant, il n’avait pas ce matin sa sérénité coutumière. Tandis que Laurence l’entraînait dans la grande allée qui tournait autour du jardin rond, il écoutait en silence son joyeux bavardage, évitant de la regarder. Car il était venu dans cette maison comme un messager de malheur. En l’absence d’Ursule, il allait être obligé d’annoncer, à cette enfant qu’il aimait, de pénibles nouvelles, et il hésitait, navré du mal qu’il allait faire.

Laurence ne remarquait pas le trouble de son vieil ami. Elle lui désignait au passage les fleurs fraîchement écloses, lui faisait admirer la parure du jardin. Bientôt, elle parla de son père, de la terrible crise dont il avait souffert après le duel avec Douran. Ce souvenir, même aujourd’hui, lui semblait doux, lui permettait de mieux goûter sa sécurité présente. Serrant contre sa poitrine les lilas qu’elle venait de cueillir et qui, chauffés par le soleil, mais humides encore de rosée, avaient la fraîche tiédeur d’un corps vivant, elle répétait avec un accent de délivrance :