— Enfin, c’est fini tout cela. Quel bonheur !
Le temps passait. Dacellier pouvait rentrer d’un instant à l’autre. Le colonel Arêle se décida :
— Non, mon enfant, dit-il avec une infinie pitié, non, hélas ! ce n’est pas fini.
Elle comprit tout de suite, laissa tomber les fleurs qu’elle tenait et se dépouilla en même temps de toute sa joie. Elle ferma les yeux pour ne plus voir l’odieuse lumière qui l’avait séduite et trompée. Le colonel devina que, pour cette nature violente, l’attente du malheur était plus pénible que le malheur lui-même. Il se hâta d’expliquer le motif de sa visite et le danger qui menaçait son ami.
Douran, en effet, avait réussi plus vite et plus complètement qu’il ne l’espérait dans son œuvre, ayant trouvé partout des alliés inattendus, prêts à servir sa rancune. Son adversaire, en effet, comme toutes les natures excessives, n’inspirait que des sentiments extrêmes, respect fanatique ou exécration. Dans les affaires de son service, il parvenait à dominer par amour du devoir l’irritabilité de son caractère. Il était sévère, mais équitable, sachant discerner du premier regard toute aptitude définie, toute supériorité, toute grandeur. Pourtant sa parole franche et rude lui avait suscité d’innombrables ennemis. Et tandis qu’il décourageait par sa froideur distante les dévouements, il avivait sans cesse les haines dont il était l’objet. Plusieurs officiers placés sous ses ordres, légers, paresseux, incapables et comme tels souvent en butte à ses duretés, ne souffraient qu’avec peine sa domination et le détestaient mortellement. Leurs éternelles récriminations prirent soudain une importance considérable. On leur donna raison. L’inflexible justice du chef, conscient de sa responsabilité, fut appelée rigueur d’insensé ; sa fermeté, despotisme inacceptable. Ses ordres parurent incohérents, stupides. Des plaintes parvinrent au ministère de la Guerre. Douran, très lié avec plusieurs députés influents, les appuyait, répétait inlassablement qu’on ne pouvait laisser un commandement important à un homme dont les accès de folie, constatés par plusieurs témoins, mettaient journellement en péril la vie de ses semblables. Son insistance avait obtenu gain de cause. Le colonel Arêle venait d’apprendre que la destitution de Dacellier n’était plus qu’une question de jours.
Bien que son vieil ami n’eût point voulu lui dire toute la vérité, Laurence devina facilement que son père passait pour fou. Elle comprit pourquoi, bien qu’il fût guéri depuis un mois, Lucie Jaffin persistait à lui demander de ses nouvelles. Elle se rappela mille paroles empoisonnées dont le sens lui avait échappé. Et elle se mit à trembler de tous ses membres, secouée par le déchaînement d’une indignation furieuse.
— Ah ! les lâches ! sanglotait-elle, les lâches ! Qu’est-ce que mon père leur a fait ? Un être si droit, si noble ! Comme il souffrait d’avoir blessé Douran, comme il s’est inquiété de lui ! Et pourtant… oh ! mon Dieu, je voudrais, moi, qu’il l’eût tué. Mais un homme qui vit à l’écart de tout, avec un rêve sublime dans le cœur, c’est un fou, un malfaiteur, un danger pour la société ! Il faut le déshonorer, briser sa carrière, paralyser à jamais son activité. De telles injustices sont possibles ! Je ne le savais pas ! non, je ne le savais pas encore !
Le colonel Arêle laissa passer cet ouragan.
— Hélas ! mon enfant, murmura-t-il, l’injustice du monde est sans bornes et je comprends qu’elle vous révolte. Si nous voulons la supporter, il faut songer à la grande victime. Ah ! si c’était notre frère, notre père qui fût traîné aujourd’hui devant nous, au milieu des huées, jusqu’au calvaire, quel ne serait pas notre désespoir ! Jésus était plus que notre père et notre frère, plus noble, meilleur que la plus intègre des créatures, pourtant nous l’avons tous trahi et crucifié. Voilà la grande injustice, voilà le grand forfait.
Au plus fort de sa révolte, Laurence fut irrésistiblement touchée par ces paroles prononcées avec tant d’émotion. Elle admira ce pur chrétien dont elle ne pouvait suspecter la bonté, mais qui, maintenant toujours son âme en extase au pied de la croix, considérait la douleur avec un si tranquille amour. Un instant elle voulut l’imiter, tenta de formuler dans son cœur une prière. Elle n’avait point l’habitude de la discipline catholique, et cet élan vers la paix s’acheva dans un nouvel accès de désespoir.