— Je ne peux pas accepter, gémit-elle. Je sais bien que mon père ne pourra supporter cela. Son école !… il l’aime plus que sa vie, nul poste ne lui a jamais été plus cher. S’il en est chassé de cette façon brutale, ignominieuse, il en mourra, il se tuera peut-être.

Arêle tressaillit, atteint cette fois jusqu’au fond du cœur. Connaissant la nature violente et sombre de Dacellier, il le savait capable d’accomplir cet acte désespéré qui les eût séparés pour toujours. Alors il exposa brièvement à Laurence le plan qu’il avait formé pour sauver son ami. En faisant agir toutes les influences dont il pouvait disposer, il espérait neutraliser quelque temps encore les intrigues de Douran et retarder son triomphe. Mais il fallait que Dacellier, prévenant la mesure de rigueur qui devait le frapper, demandât, le plus tôt possible, un congé d’un an et quittât Fontainebleau. Le scandale qu’avait causé son accident s’oublierait peu à peu. Plus tard, il reprendrait un commandement dans une garnison nouvelle où la haine de ses ennemis ne le poursuivait pas. Le plus difficile était d’obtenir que ce chef, si passionnément épris de son métier, se résignât temporairement à l’inaction. Seul, le professeur Noveu possédait assez d’influence sur son malade pour pouvoir exiger de lui un tel sacrifice. S’il imposait à Dacellier un repos momentané, le colonel qui se soignait par devoir, par amour pour sa patrie qu’il voulait servir le plus longtemps possible, se soumettrait, sans doute. Laurence adopta tout de suite ce plan si sage. En l’absence d’Ursule, elle promit d’écrire dans l’après-midi au professeur pour lui expliquer le service qu’on attendait de lui et le supplier de sauver, par un mensonge nécessaire, l’honneur et peut-être la vie de son malade. Le colonel Arêle emporterait la lettre et la remettrait en mains propres au docteur. Ils achevaient de se concerter lorsque midi sonna. Laurence s’enfuit pour rafraîchir dans l’eau son visage altéré par les larmes.

Durant le déjeuner, elle ne put prendre aucune nourriture. Son père cependant ne s’en aperçut pas. Il ne songeait pas à l’observer, tout heureux de revoir le seul ami qu’il possédât sur terre, le seul être avec lequel il pût causer de tout ce qu’il aimait. Arêle lui communiqua une lettre de son fils cadet, où le jeune officier, qui venait d’être envoyé au Maroc, racontait son premier combat. Ces pages, toutes vibrantes de patriotisme et d’ardeur guerrière, enthousiasmèrent Dacellier.

— Ah ! le gaillard ! s’exclamait-il, parcourant encore du regard la lettre qu’il venait de lire à haute voix, quelle fougue, quel entrain, quelle bravoure jeune et simple ! Ah ! si seulement André lui ressemblait… Peu importe ! Que ce soit ton fils, Arêle, ou le mien, c’est toujours un fils de France. La génération nouvelle n’est donc pas si corrompue, si efféminée qu’on veut bien nous le dire. Il y a encore des êtres qui ne craignent ni le danger, ni la souffrance et qui savent vivre sans foyer, sans femme, sans luxe, sans plaisirs, libres de toutes chaînes. Bon sang ! ceux-là n’ont pas voulu faire du commerce, ni s’enrichir en vendant du beurre ou du savon. Ils ont f… le camp, loin, bien loin, ces sages, afin de nous conquérir des territoires nouveaux, et des richesses dont ils ne profiteront jamais. Ce sont ces enfants, ces héros qui reviendront un jour lutter sur nos vieux champs de bataille et qui nous rendront la victoire.

Il exultait et Laurence regardait avec un amour infini ce visage habituellement si sombre, mais transfiguré aujourd’hui par une espérance radieuse. Elle eût donné sa vie pour prolonger cette joie précaire et pourtant elle souhaitait de la voir finir, tant la sécurité absolue de son père lui semblait dangereuse. Sa consternation s’accrut lorsque Dacellier, influencé par les impressions heureuses qui venaient de ravir son âme, affirma qu’il se trouvait depuis quelque temps mieux portant et parla de sa guérison comme d’une chose à peu près acquise. La jeune fille, effrayée de cet optimisme, se demandait avec angoisse combien il lui faudrait de jours pour décider son père à aller à Paris consulter le docteur Noveu. Satisfait de l’amélioration de sa santé, il pouvait retarder indéfiniment cette démarche si nécessaire. Arêle, tout en causant, devinait l’angoisse de Laurence. Il voulut essayer de lui venir en aide, se plaignit affectueusement de voir si peu son ami. Et voici que celui-ci répondit le plus simplement du monde :

— Nous pourrons prendre rendez-vous à Paris pour la semaine prochaine, car je compte aller consulter Noveu jeudi. Je ne l’ai pas revu depuis cette insolation qui m’a rendu si malade, et bien que je sois tout à fait remis, je veux avoir son avis sur cet accident qui me paraît tenir à d’autres causes qu’à la chaleur d’une matinée d’avril. Donc, si tu veux, jeudi, nous déjeunerons ensemble.

Etourdie de ce dénouement si prompt, Laurence eut un soupir de délivrance. L’avenir lui parut moins noir qu’elle ne l’avait imaginé, puisque déjà son père avait fixé de lui-même la date du voyage auquel elle ne savait comment le décider. Elle vit dans cet incident favorable une preuve que la Providence ne l’abandonnerait pas et reprit confiance.

Cette accalmie cessa lorsque, remontée dans sa chambre, elle prépara sa lettre au professeur Noveu. Elle croyait écrire l’arrêt qui condamnait son père à mort. Chaque mot lui arrachait de nouvelles larmes. Elle achevait cette tâche cruelle lorsque le colonel Arêle vint lui faire ses adieux. Il relut sa lettre, l’approuva, la glissa dans son portefeuille.

— Je la remettrai dès demain au docteur Noveu, dit-il. Courage mon enfant, notre plan est bon.

— Peut-être, murmura-t-elle amèrement, et pourtant il doit briser ce cœur que nous voulons sauver. Ah ! colonel, que c’est dur, jamais de repos dans ma vie, chaque jour un nouveau coup, une nouvelle douleur, toujours souffrir et toujours voir souffrir !