Elle fixait sur son vieil ami des yeux secs où brûlait une douleur enragée, sans espoir, dont la violence épouvanta ce doux chrétien. Mais il possédait en lui cette force, cette paix suprême qui peut calmer jusqu’aux vents déchaînés, jusqu’à la mer furieuse.
— Sachez-le pourtant, ma pauvre petite, dit-il avec une autorité souveraine, il n’y a qu’un malheur ici-bas : c’est la privation de Dieu !
Il venait de toucher avec un instinct sûr une plaie secrète et profonde dont Laurence, sans le savoir, souffrait depuis longtemps. Elle tressaillit sous ce coup qui lui révélait sa blessure et comprit pour la première fois la cause réelle de son infortune. Si son foyer lui semblait si désert, si triste, c’était bien en effet parce que Dieu n’y avait pas de place. Appuyé sur la croix, son père eût trouvé un remède à toutes ses douleurs. C’est en vain qu’elle cherchait pour lui des secours humains, sa tendresse même restait vaine et stérile. Mais elle l’eût guéri si, possédant la foi du colonel Arêle, elle eût pu la donner à ce grand affligé. Toute son âme, brusquement, éclairée, humiliée jusqu’à la mort, reconnut son infirmité. Elle se jeta dans les bras de son vieil ami et murmura vaincue, avouant sa détresse :
— Aidez-moi, colonel, priez pour moi ! priez pour lui !
VII
Mais adieu
O ville et terre d’Erecktée,
O sol de Trézène !
Combien tu as de charmes
Pour passer la jeunesse !
Euripide.
L’âme humaine, en général, supporte difficilement le premier choc de la douleur. La révélation du malheur la brise, mais si ce malheur se prolonge, elle s’y accoutume bonnement. Lorsque Ursule, revenant de Paris, apprit les nouvelles apportées par le colonel Arêle, son désespoir fut affreux. Pourtant, dès le lendemain, elle s’apaisa, courba doucement la tête sous l’orage et attendit les événements avec sa passivité coutumière.
Laurence, au contraire, insensible à l’influence bienfaisante du temps, de jour en jour s’inquiétait davantage. Mme Arêle lui écrivit, l’informa que son mari avait vu le professeur Noveu et faisait agir activement près du ministre de la Guerre. Cette lettre ne rassura pas la jeune fille. Elle connaissait le dévouement du colonel Arêle, mais cet homme intègre et droit aurait-il l’habileté nécessaire pour lutter contre le génie malfaisant de Douran ? Le moindre incident pouvait déjouer sa prudence et précipiter dans l’abîme celui qu’il cherchait à sauver. Elle fut presque heureuse lorsque, le dimanche, elle entendit son père déclarer qu’il se trouvait moins bien portant, car cette rechute le préparait un peu à l’ordonnance qu’allait lui signifier le professeur Noveu. Puis, de nouveau, elle s’inquiéta, redoutant qu’une crise trop grave ne l’obligeât à différer son voyage à Paris, et les journées se traînaient, lentes comme des siècles.
La douleur qu’elle attendait vint à son heure, mais plus amère encore qu’elle ne l’avait prévue. Le colonel, bien que fort souffrant, partit le jeudi pour Paris. Il en revint sombre comme la mort. Laurence eut peine à retenir un cri lorsqu’il apparut au dîner, tant son allure pesante était celle d’un vieillard. Nulle flamme ne brûlait plus dans son regard vague et lugubre. Il se traîna jusqu’à la table, s’assit lourdement, déplia sa serviette.
— Allons, dit-il avec un rictus qui tordit sa bouche d’un seul côté sans éclairer aucunement ses traits mornes, allons, je suis un homme fini. Noveu exige que je prenne un an de congé, un an… J’entends ce que cela veut dire. Puisque j’en suis là, mieux vaut envoyer ma démission.