Laurence voulut protester. Il lui imposa silence d’un geste excédé. Pourtant il ne devait pas accomplir l’acte irréparable auquel il semblait décidé. Ses paroles étaient découragées, son cœur ne désespérait pas. Il voulait guérir et servir encore son pays. Durant quinze jours, il hésita devant le sacrifice qui lui était imposé. Laurence, effrayée de ces longs atermoiements, n’osait cependant le presser d’agir, tant elle craignait d’éveiller ses soupçons. Un jour, elle trouva sur sa table une lettre inachevée qu’il écrivait au ministre de la Guerre. Il sollicitait un congé d’un an pour raison de santé. Cette lettre, à laquelle manquait seule la signature, demeura toute une semaine ouverte au même endroit. Enfin elle disparut et peu après, Laurence découvrit la réponse du ministère accordant l’autorisation demandée. Elle respira. Son père était sauvé de l’affront injuste qu’elle redoutait. Il payait cher ce triomphe insoupçonné.

Le jour vint où il dut remettre son commandement à son successeur. Sa douleur fut si vive qu’elle changea sa nature, le rendit presque doux. Lorsqu’il rentra, ce matin-là, fort en retard pour déjeuner, son regard avait une expression inaccoutumée d’humilité et de patience. Il embrassa sa fille et lui dit avec résignation :

— Eh bien ! voilà, c’est fait, je ne suis plus commandant de l’Ecole.

Laurence ne put se maîtriser. Elle éclata en sanglots. Le colonel, profondément touché, essaya de la consoler. Il répétait : « Voyons, voyons, enfant, ce n’est pas si terrible ! » Mais il avait beau mordre sa moustache et s’efforcer de feindre le courage, son sourire vacillait sur ses lèvres tremblantes, et Ursule, à son tour, gagnée par l’émotion, plongeait dans sa serviette un visage ruisselant de pleurs. Ce fut un jour de désolation pour tous trois. Pourtant le colonel, ignorant les basses intrigues auxquelles il cédait, gardait encore une espérance. Ursule souffrait sans révolte, sans amertume. Laurence était la plus atteinte, car l’injustice affole l’être jeune. Elle voyait pour la première fois le mal triompher du bien, la calomnie jeter à terre un homme intègre et droit. Toute sa vie elle devait garder comme une blessure inguérissable le souvenir de cette iniquité. Le cœur plein de défiance, elle avait pris l’espèce humaine en telle horreur qu’elle refusa désormais de sortir. Le malheur, l’exemple du colonel Arêle avaient exalté sa ferveur, la prière lui était douce ; mais c’est à peine si le dimanche elle osait assister de grand matin à une messe basse, tant elle craignait de rencontrer Lucie Jaffin qui, dévote autant que méchante, fréquentait assidûment l’église ; et elle s’indignait que des créatures aussi viles fussent admises au pied des autels.

Cloîtrée dans sa demeure, elle souffrait donc sans consolation, sans secours, dédaignant de se plaindre même à Edith. Celle-ci, bien qu’elle connût par son père le drame douloureux qui venait de briser la vie de Dacellier, n’osait témoigner sa compassion à son amie, dont le silence farouche décourageait sa charité. Laurence, cependant, la recevait toujours avec plaisir. Leur tristesse parlait le même langage. Placées dans une situation analogue, victimes de la méchanceté du monde, elles croyaient fermement, grâce à l’exagération de la jeunesse, que tout était fini pour elles, que jamais plus l’existence ne leur serait douce ou clémente. Et c’était merveille d’entendre ces deux enfants renoncer pour toujours au bonheur, à l’amour, et parler des joies de la terre avec un sourire ascétique.

Par l’intermédiaire de Laurence, qui se chargeait de remettre ses lettres, Mme Heller écrivait parfois à sa fille. Visiblement ravie de sa situation nouvelle, elle engageait Edith, avec un égoïsme inconscient, à ne plus s’affliger de son absence, car ce n’était là qu’un chagrin passager et l’avenir ne pouvait manquer de lui apporter sa part de bonheur. La jeune fille pleurait souvent en lisant ces lettres cruelles. Pourtant, elle répondait tendrement à sa mère. Elle se réjouissait de la savoir tranquille et sans remords. Son cœur généreux s’oubliait volontiers pour ne songer qu’aux autres. Et ce fut par pur dévouement pour son père qu’elle se fiança bientôt à l’un de ses cousins, garçon sérieux et bon, ni beau, ni laid, doué de ces qualités ternes et solides qui découragent la passion capricieuse. Médecin à Saint-Mandé, Ludovic Albertaud n’offrait à Edith qu’une situation médiocre, mais elle savait que le commandant Heller, après le scandale qu’avait causé le départ de sa femme, désirait vivement la marier et prendre sa retraite. La jeune fille n’hésita pas longtemps.

Lorsqu’elle vint annoncer à Laurence ses fiançailles, elle ne put s’empêcher de pleurer l’avenir romanesque qu’elle avait désiré, comme toutes les adolescentes, et auquel elle ne renonçait pas sans chagrin. Puis, très vite son cœur doux et sage se résigna ; elle cessa de souffrir bien avant que Laurence eût cessé de la plaindre.

Le commandant Heller donna sa démission et s’apprêta à quitter Fontainebleau, car il voulait que le mariage de sa fille eût lieu à Paris, où rien ne leur rappellerait leur passé. Ursule s’effraya de l’abandon où ce départ allait laisser Laurence.

Ce n’était pas qu’Edith fût pour elle un soutien moral, mais ses visites la distrayaient, l’arrachaient de force à l’obsession d’une même pensée. Privée de cette diversion salutaire, pourrait-elle supporter le poids écrasant de souffrance et de solitude qui l’accablait ? Elle avait renoncé entièrement aux longues promenades jadis tant aimées. La forêt, dont les abords directs étaient, à cette époque de l’année, très fréquentés, ne la voyait plus passer sous ses ombrages avec son chien Consul. Enfermée dans sa chambre tout l’après-midi, elle lisait, écrivait ou méditait sur la douleur humaine, et elle avait, à la fin de ces longues journées solitaires, le regard fiévreux, les mouvements saccadés, les rires inattendus de l’être guetté par la folie.

Ursule confia ses inquiétudes au colonel Arêle qui, depuis que ses amis étaient malheureux, venait tous les quinze jours déjeuner avec eux. Lui aussi remarquait avec peine le dépérissement de Laurence et cherchait le moyen de la secourir. Il entreprit de décider Dacellier à venir habiter Paris. Celui-ci, depuis qu’il avait quitté son école, avait pris Fontainebleau en horreur ; cependant comme il comptait fermement, son congé fini, redemander un commandement, il jugeait inutile de faire, pour si peu de temps, une installation nouvelle. Arêle triompha assez vite de sa résistance en lui parlant de Laurence. Il affirma que sa langueur, l’état précaire de sa santé n’avaient d’autre cause que l’ennui qui la dévorait. Elle avait besoin de mener une vie moins sévère, plus en rapport avec sa jeunesse. A Paris elle retrouverait, en même temps qu’Edith, sa belle-sœur ; elle pourrait, puisqu’elle aimait la musique, les livres, l’étude, entendre des concerts, fréquenter les bibliothèques et les musées. Ces distractions conformes à ses goûts l’arracheraient à ce perpétuel tête-à-tête avec elle-même que nulle âme ne peut supporter impunément. Dacellier apprécia la justesse de ces arguments. Il en vint à considérer que son installation à Paris était une question de vie ou de mort pour sa fille. Dès lors, toutes ses hésitations cessèrent devant l’imminence du danger dont sa sombre et fougueuse nature lui exagérait l’importance. Il devait, durant le mois d’août, faire dans une maison d’hydrothérapie une cure ordonnée par le professeur Noveu. La veille de son départ, il remit cinq mille francs à Ursule, et comme celle-ci s’étonnait de recevoir une si grosse somme pour vivre six semaines, il expliqua :