— C’est pour notre déménagement. Je désire que vous le fassiez en mon absence. Puisqu’il s’agit de la santé, du bonheur de Laurence, il ne faut pas perdre de temps. Allez à Paris, choisissez un appartement, je vous donne carte blanche. Je ne rentrerai pas à Fontainebleau, nous nous retrouverons là-bas.
Ursule fut un peu suffoquée de cette décision si brusque, mais le colonel l’avait habituée à une obéissance passive. Sans discuter ses ordres, elle se mit en devoir d’accomplir le tour de force exigé. Dès la première semaine d’août, elle partit pour Paris, resta quinze jours à l’hôtel, visitant du matin au soir des appartements. Elle en découvrit un, rue Vaneau, dont la situation la séduisit, car les plus belles chambres, exposées au midi, donnaient toutes sur des jardins. Laurence, qui vint passer vingt-quatre heures à Paris, fut ravie de voir tant d’arbres et de verdure autour de sa future demeure. Le déménagement fut fixé au 5 septembre.
Le jour du départ, Laurence se leva de bonne heure, et, laissant Ursule surveiller les derniers préparatifs, elle se rendit à l’église, entendit une messe. Puis, en sortant, elle gagna la forêt qu’elle voulait revoir une fois encore. Son cœur était violemment agité. Elle avait accepté avec joie de quitter Fontainebleau. Une expression de triomphe ironique passait dans son regard lorsqu’elle songeait que Lucie Jaffin, absente depuis les premiers jours d’août, à son retour, ne la retrouverait plus. Elle se réjouissait d’échapper pour toujours à l’atmosphère de haine qui lui était insupportable, mais elle regrettait cependant le cadre où les rêves passionnés de sa jeunesse solitaire s’étaient épanouis. Déjà la vieille maison, où elle avait vécu des heures monotones que rendaient parfois si belles les orages ardents de son âme, ne lui appartenait plus. Envahie par une grise et morne poussière, encombrée de caisses, de malles, de défroques hétéroclites parmi lesquelles errait Royale Egypte hérissée et furieuse, elle avait pris un aspect délabré, hostile, qui décourageait le regret fidèle. Au contraire, dans les bois où rien n’était changé, Laurence retrouvait à chaque pas de nouveaux souvenirs qui se levaient à son approche, lui souriaient d’un sourire suranné, gracieux et poignant. Tendrement, elle saluait ses douleurs évanouies, ses illusions mortes, et même l’ombre déshonorée de Lætitia Heller.
Ces fantômes peu à peu s’écartaient de son chemin, tristement, discrètement, comme une femme vieillie devant un amant trop jeune, car déjà elle ne leur accordait plus qu’un regard distrait tandis qu’elle montait à vive allure la route du Bouquet-du-Roi. Son cœur se détachait du passé pour se tourner vers l’avenir, vers ce Paris qu’elle ne connaissait pas et ne voulait connaître qu’à travers les romans de Balzac. Elle évoquait le bal où Mme de Beauséant, convaincue de l’infidélité de son amant, reçoit ses hôtes avec un rayonnant sourire, tandis que dans ses appartements privés on prépare son départ et qu’on attelle la voiture qui doit, à l’aube, l’emporter dans ses terres. Elle songeait à la duchesse de Langeais, sa préférée, tout d’abord si coquette, si froide, puis humiliée jusqu’à la mort par le cruel amour de Montriveau. Oui, Paris était bien la patrie des grands égarements, des folles douleurs. Laurence ne se comparait pas aux belles héroïnes qu’elle chérissait si tendrement. Pas un instant elle n’imaginait pouvoir inspirer les grandes passions qui la faisaient rêver. Mais aujourd’hui, pour la première fois, elle se jugeait capable de les ressentir peut-être et cette idée la fit tressaillir longuement.
Elle venait d’atteindre le but de sa promenade : une haute futaie qui s’ouvre après le carrefour des Cépées et qu’on nomme « la cathédrale » parce que ses hêtres immenses, largement espacés, montant deux par deux en colonnes accouplées, imitent avec une exactitude saisissante les nefs d’une église géante. Laurence avait choisi ce lieu pour y venir adorer une dernière fois la forêt. Elle s’enfonça sous les beaux piliers lisses, et lorsqu’ils l’entourèrent de toutes parts, lui masquant la route, elle s’étendit à terre, la tête appuyée sur le tronc d’un hêtre, le bras posé sur Consul accroupi. C’était un de ces émouvants matins de septembre où, bien que le soleil brille de tout son éclat, l’air garde la fraîcheur de la menthe. Un vent fort qui ne pouvait pénétrer sous les arbres, bien défendus par leurs dômes épais, passait et repassait sur la cime de la forêt, faisant chanter et bruire ses palpitantes feuilles. L’atmosphère était comme saturée d’allégresse. Tout paraissait neuf et juvénile. On eût dit que les arbres, hier encore petits, venaient de monter d’un seul jet le plus haut possible, épuisant toute leur sève dans un subit élan de joie, tandis qu’éclataient à la fois tous leurs bourgeons. Et Laurence, gagnée par l’ivresse des choses, s’étonnait de se sentir, après tant de malheurs, si jeune, si vivante, si forte, toute prête à accueillir l’amour cruel qu’elle avait paru craindre et que son cœur, avouant enfin sa folie, appelait dans un cri frénétique. Les yeux clos, la tête inclinée, elle s’abandonnait à sa chimère, inventant tout un avenir auprès d’un être dont le visage restait indistinct, dont les moindres paroles lui apportaient une lumière nouvelle. Mais, dans ses rêves les plus ardents, jamais elle ne se représentait les délices de la passion heureuse. Elle n’imaginait que séparations, traverses, tourments, durs sacrifices, et de tout l’amour, imprudemment, ne désirait que la douleur.
Le temps passait. Le moment vint où il fallut partir. Laurence se leva. Regardant avec ferveur les grands hêtres calmes dont la cime seule frémissait et chantait, elle comprit à la fois et combien ils lui étaient chers et qu’ils ne lui suffisaient plus.
— Adieu ! songeait-elle, tandis que ses yeux se remplissaient de larmes, adieu et pardonnez-moi ! Chers arbres sous lesquels j’ai passé le temps de la jeunesse et de l’attente, pardonnez-moi si je m’en vais, car j’obéis à mon destin. L’heure est venue pour moi d’aller au milieu des hommes pour y parfaire mon expérience, pour y chercher cet amour nécessaire sans quoi nul être ne sait rien. Beaux amis près desquels j’ai grandi et qui, si fortement, avez trempé mon âme, je tâcherai d’être digne de vous, de vivre noblement. Je ne vous quitte pas pour toujours, car je ne marche pas vers le bonheur, mais vers des épreuves nouvelles. Si jamais mon cœur est brisé par une peine irréparable, quand tout sera fini pour moi, ô ma forêt, c’est toi qui seras mon asile. Pour retrouver la paix, je reviendrai vers toi.
Elle entoura de ses bras le tronc d’un hêtre et scella d’un baiser sur son écorce rude ce serment solennel.
VIII
Lorsque l’enfant paraît, le cercle de famille
Applaudit à grands cris…
V. Hugo.