Bien qu’elle fût profondément fidèle à tout ce qu’elle avait aimé, Laurence ne songeait plus à Fontainebleau, ni à sa chère forêt, un dimanche où, sortant à cinq heures du concert Lamoureux, elle roulait en taxi à travers les rues trépidantes.
Elle avait en effet subi d’un cœur docile le charme malsain de Paris, et rien ne distinguait cette enfant, hier encore à demi sauvage, des correctes mondaines qui la croisaient dans le brouhaha constant des voitures. Elle était vêtue, avec une recherche toute nouvelle, d’une robe en voile de soie gris et d’un manteau de velours noir garni de chinchilla. Une légère couche de fard avivait la pâleur de son teint, l’intensité de son regard. Un bouquet de violettes de Parme se fanait dans ses mains. Sur ses genoux reposait un sac en perles d’acier qui renfermait une boîte à poudre, une glace d’or, un flacon de sels, mille autres choses dont elle ne se servait guère, mais dont l’inutilité l’enchantait. Elle avait pris le goût du luxe, des fleurs, des parfums, des bibelots futiles, et se croyait frivole.
Pourtant son caractère n’avait pas changé, ni ses habitudes. Elle était seule aujourd’hui dans sa voiture comme elle l’était autrefois dans la forêt. Si elle aimait cette heure où Paris n’est qu’un tourbillon de lumière et de bruit, si, penchée à la portière, elle regardait avec des yeux ravis les feux chatoyants des lampadaires et des boutiques, et la foule qui se pressait sur les trottoirs, pourtant elle savait que toute cette pompe n’était que néant, vide et vanité. Bientôt, ce tumulte excita sa tristesse. Elle eut soif de recueillement et souhaita de se retrouver dans sa chambre, au milieu de ses livres. Mais elle devait, avant de rentrer, prendre des nouvelles de sa belle-sœur, arrivée au dernier terme de sa grossesse.
Juliane supportait assez bien ses tortures. Le matin même elle avait reçu Laurence, et comme celle-ci la plaignait de tant souffrir, elle avait dit, reprenant haleine entre deux douleurs :
— Que voulez-vous, ma chère petite, il faut bien aimer ce supplice, c’est la rançon sublime de la maternité.
« Bizarre créature ! Elle fera des phrases jusque dans son agonie », songeait Laurence, égayée par ce souvenir.
Malgré le mépris profond que Paul Dacellier éprouvait toujours pour son fils, les rapports des deux ménages étaient plus cordiaux qu’on n’eût pu s’y attendre et tout le mérite de cette réconciliation apparente revenait, sans conteste, à Juliane. Nulle sympathie réelle ne l’entraînait vers sa belle-famille, mais sa parfaite éducation ne lui permettait pas de consulter ses inclinations ni ses goûts personnels dans ses rapports avec ses semblables. Le code de la politesse réglait la vie de cette mondaine comme les commandements de Dieu règlent celle du chrétien. Paul Dacellier et Laurence étaient devenus ses plus proches parents ; à ce titre, elle leur devait et leur prodiguait plus d’égards, de soins, d’attentions, de visites qu’à ses meilleurs amis. Elle obtint aisément d’André, mari soumis et débonnaire, qu’il s’abstînt désormais de contredire son père. Elle témoignait à ce grand solitaire une déférence empressée, approuvait chaleureusement ses avis, accueillait en souriant ses rebuffades, savait désarmer sa mauvaise humeur par des paroles habiles, des louanges discrètes. Laurence, appréciant le tact de la jeune femme, la croyait par moments vraiment bonne et s’efforçait de l’aimer. Sachant que la mère de Juliane était morte en couches, elle s’inquiéta sincèrement à la pensée d’un accident toujours possible, et elle se sentait émue en sonnant à la porte de son frère.
La femme de chambre qui vint lui ouvrir la salua d’un joyeux : « Tout va bien ! », et s’enfuit aussitôt, réclamée par d’autres devoirs. Le moment critique approchait. L’appartement était en désarroi. Les portes ne cessaient de s’ouvrir et de se refermer. Les domestiques couraient de tous côtés, se heurtaient avec des rires étouffés, des exclamations confuses. Laurence, ne pouvant obtenir d’eux aucun renseignement précis, gagna le petit salon où Mlle Drevain, cérémonieuse et poudrée comme de coutume, attendait dans un calme olympien et charmait les ennuis de sa solitude en agitant avec grâce ses belles mains.
— L’enfant ne tardera pas beaucoup, je pense, dit-elle, en accueillant Laurence. Tout s’est passé normalement, mais la pauvre Juliane a bien souffert. Chère petite, quel courage ! Ecoutez, pas un cri !
Juliane avait, en effet, trop de fois fait devant témoins l’éloge de sa force d’âme pour ne pas se trouver contrainte d’en donner aujourd’hui une preuve éclatante. L’orgueil la soutenait dans ses souffrances et, bien que sa chambre touchât le petit salon, on n’entendait à travers les murs qu’une plainte étouffée, sourde et continue. Pourtant, il vint un moment où la jeune femme oublia le rôle qu’elle jouait perpétuellement sur la scène du monde. La douleur trop vive lui arracha un cri perçant qui grandit, s’enfla, devint une véritable clameur, puis décrut, s’éteignit. Tout de suite lui succéda un autre cri, faible, navrant et ridicule, le vagissement de l’enfant.