Laurence avait pâli. Cette plainte tragique la remuait profondément et son cœur débordait de compassion pour le petit être qui, à peine arraché à la paix du néant, semblait déjà la regretter. Pourtant, elle était la seule à s’affliger. L’appartement retentissait d’un brouhaha confus et joyeux. La femme de chambre, rouge, animée, exultante, ouvrit la porte du petit salon :

— C’est une fille, cria-t-elle à tue-tête, une grosse pouponne, un amour !

Puis elle s’enfuit, riant comme une folle.

— Ma chère enfant, permettez que je vous embrasse, dit Mlle Drevain, radieuse et solennelle, en pressant Laurence contre son cœur.

Dans sa joie, elle embrassa même un jeune peintre, Gaston Noret, qui venait d’entrer précédant André, son ami.

— Chère mademoiselle Drevain, voilà le père, l’heureux père ! Vive l’heureux père ! s’exclama le bohème en agitant son chapeau comme une palme.

— La paix, bon vieux, la paix ! Ne me rends pas trop ridicule, s’écria André en riant, car il eût rougi de laisser deviner son émotion réelle et sa fierté secrète.

— Vous eussiez sans doute préféré un garçon ? interrogea Mlle Drevain, surprise de ce flegme apparent. Les pères, en général, désirent tous que leur premier-né soit un fils.

— Mon Dieu, chère tante, fils ou fille, cela m’est tout à fait indifférent. Je n’ai pas le sens de la paternité très développé, je l’avoue.

— Vous êtes encore trop jeune, en effet, et vous ne savez pas combien il est doux de vieillir entouré de ces petits êtres dont les caresses réchauffent notre cœur, soupira sans vergogne la noble demoiselle que son parfait égoïsme avait seul éloignée du mariage et qui, se trouvant chargée de sa nièce, l’avait mise en pension jusqu’à sa dix-huitième année.