A son tour, Laurence serra la main de son frère et, peu habile à déguiser ses impressions, lui dit mélancoliquement :
— Je n’ose te féliciter. C’est terrible au fond de donner la vie à un être dont on ne peut, quoi qu’on fasse, assurer le bonheur.
André reçut avec sérénité ce compliment de condoléances. Depuis longtemps, il croyait fermement que sa sœur était folle et ses bizarreries ne l’étonnaient plus. Seul, Gaston Noret s’indigna de ce pessimisme.
— Donner la vie ! s’écria-t-il, mais c’est un présent magnifique ! J’espère bien que le nombre de mes enfants est déjà considérable et je m’en réjouis pour l’humanité de demain.
— Quelle horreur ! gémit Mlle Drevain, avec un gloussement de poule effarouchée.
Elle protestait pour la forme, car le cynisme du jeune peintre enchantait cette prude. Laurence était sincèrement scandalisée.
— Le plus étrange, c’est que vous êtes convaincu de ce que vous dites, murmura-t-elle, en fixant sur Gaston Noret son regard scrutateur qui s’emplissait d’un vague effroi.
Lui la considérait avec une pitié railleuse et sympathique. Il la rencontrait chaque semaine chez Juliane, et cette nature sombre, mais si profondément originale, l’intéressait. Si différents qu’ils fussent l’un de l’autre, ils avaient tous deux un esprit vif et fantasque qui leur permettait de prendre un égal plaisir aux discussions qu’ils engageaient à tout propos. Une fois encore, ils s’apprêtaient à se combattre lorsque la sage-femme en entrant vint détourner leur attention. Elle portait un petit être nu qui geignait et agitait gauchement ses membres rouges.
— Pouah ! criait André, repoussant le bébé qu’on voulait lui mettre dans les bras, pouah ! quel petit monstre ! Etes-vous sûrs que ce soit un enfant ?
— Voulez-vous vous taire, mauvais père ! Oh ! l’amour ! mi, mi, mi, susurrait Mlle Drevain avec les mines d’une fillette appelant son petit chat.