— Elle sera belle, je m’y connais, proféra le peintre d’un ton sentencieux.
— Oh ! mais elle ressemble à Juliane, dit Laurence amusée ; voyez, c’est son nez, sa bouche, une Juliane minuscule !
Tous approuvaient avec des exclamations bruyantes cette étonnante constatation, quand la femme de chambre présenta à André une carte de visite sur laquelle il jeta les yeux distraitement.
— Bon, c’est M. Hecquin. Chère tante, Laurence, voudriez-vous le recevoir et le prier de m’attendre un instant, car je voudrais bien enfin embrasser ma femme, dit-il, en levant vers la garde un regard suppliant.
Elle accorda d’un signe de tête l’autorisation demandée et sortit avec lui, tandis que Mlle Drevain, reprenant sa majesté, passait au salon. Laurence et Gaston Noret la suivirent avec empressement, car les discours amphigouriques de M. Hecquin, sa politesse pompeuse et surannée les divertissaient fort. Laurence plaignait cependant le correct banquier, le sachant seul au monde. Il était veuf, brouillé avec son fils unique qui s’était, disait-il, mal conduit envers lui et dont il déplorait souvent l’ingratitude. Lié depuis dix ans avec Mlle Drevain, qu’il avait rencontrée aux eaux, il l’aidait à gérer sa fortune, lui indiquait des placements avantageux et faisait valoir habilement les capitaux d’André Dacellier. Juliane appréciait beaucoup ce vieil ami, rompu aux affaires, qui, touché de sa sympathie, était devenu le commensal attitré de sa maison.
— C’est mon véritable foyer, avait-il dit à Laurence avec émotion.
Debout sur ses jambes démesurées, M. Hecquin, ganté de paille, son haut de forme à la main, attendait au milieu du salon dans l’attitude d’un portrait officiel. Il inclina sa haute taille devant Mlle Drevain et Laurence, serra la main de Gaston Noret, puis s’écroula dans un fauteuil. Assis, il parut tout petit, sans rien perdre pourtant de sa dignité vénérable. Son visage, surmonté d’un grand crâne chauve luisant comme un parquet ciré, avait une expression sévère dès qu’il baissait les yeux, ce qu’il faisait souvent. Mais son regard bleu, un peu fixe et qui n’annonçait pas une vive intelligence, ne manquait pas de douceur et son sourire était béat et bienveillant.
— Comment va notre bonne Juliane ? N’est-elle point trop affectée de l’intervention de cet événement ? demanda-t-il à Mlle Drevain, en employant ces formules nobles et vagues qui rendaient sa conversation si piquante pour Laurence et Gaston Noret.
— La chère enfant a fait preuve d’un merveilleux courage. Et quand vous êtes arrivé, nous étions en train d’admirer la petite Monique, un gros et ravissant bébé.
— Oh ! ravissant, objecta Laurence, je ne la trouve pas très jolie, bien qu’elle ait les traits de sa mère, et c’est même étonnant qu’une enfant puisse être laide, en ressemblant si fort à une personne très belle.