— Le cas auquel vous faites allusion n’est point à la vérité extraordinaire ; j’ai fait parfois au cours de ma longue carrière la même remarque, repartit M. Hecquin avec sa loquacité habituelle. Au reste, ces ressemblances fugitives qui s’effacent bien souvent avec les années ne signifient rien, je puis en donner une preuve frappante. Mon beau-frère, ou pour parler plus exactement, ma belle-sœur, lorsqu’elle mit au monde sa fille aînée, en 1876 ou 77, je crois, car cette naissance, si mes souvenirs sont précis, précéda de quelques mois celle de mon fils, ma belle-sœur, dis-je, fut frappée de la ressemblance de cette enfant avec sa propre mère qui fut une des plus belles personnes que j’aie connues. Elle s’en réjouit, car elle croyait fermement qu’il n’est point de qualités plus désirables pour une femme que la beauté. C’est une opinion qui annonce de la frivolité et que je ne partage pas. En d’autres termes, je prétends que la grâce, un caractère aimable, une grande bonté d’âme parent le sexe faible mieux que la vraie beauté. L’enfant à laquelle je fais allusion, ou pour parler plus exactement ma nièce, fut réellement éblouissante durant son jeune âge. Mais, en grandissant, c’est une chose très remarquable, elle accusa une ressemblance de plus en plus frappante avec son père, qui n’était point, tant s’en faut, un Adonis. Ma nièce, ravissante enfant, fut une femme hommasse et sans charmes et, après avoir offert tous les traits de sa grand’mère maternelle, devint le vivant portrait de son père. J’ose donc affirmer qu’il ne faut point se presser de dire qu’une enfant sera belle ou laide, ni qu’elle ressemble à personne.

— Sans doute, dit poliment Laurence, en échangeant avec Gaston Noret un regard amusé.

Ravi de son approbation, le banquier s’apprêtait à lui faire part de quelques autres observations aussi judicieuses. Mais André entrait, apportant d’heureuses nouvelles : Juliane semblait tout à fait remise, elle allait essayer de dormir et envoyait ses compliments à ceux qu’elle savait réunis. M. Hecquin fut particulièrement touché de ce souvenir. Tous les visages étaient radieux. C’est alors que Gaston Noret, qui devait être le parrain de l’enfant, dont Laurence avait accepté d’être la marraine, s’éclipsa d’un air mystérieux. Cinq minutes après, il revenait, berçant dans ses bras une bouteille de champagne. La femme de chambre le suivait avec un plateau chargé de coupes.

— De par mes droits de parrain, s’écria le bohème élevant triomphalement son fardeau, de par mes droits de parrain, je prie l’honorable société de bien vouloir boire avec moi à la santé de la nouvelle rose qui vient d’éclore dans le beau jardin du monde.

— Mais, mon cher Noret, remarqua Mlle Drevain, vous anticipez sur les événements, ce n’est qu’au baptême qu’on sable le champagne.

— Mademoiselle, repartit le peintre en coupant avec dextérité les fils de fer assujettis au col de la bouteille, je ne suis qu’un païen. Il me plaît de fêter l’entrée de cette enfant dans la bonne vie matérielle où déjà elle commence à jouir du sommeil, de la satisfaction de ses besoins, du doux lait nourrissant, plutôt que son entrée dans la vie de la grâce à laquelle on meurt si vite. D’ailleurs, nous recommencerons au baptême, il ne faut perdre ici-bas aucune occasion de se réjouir. Hourrah !

Le bouchon venait de sauter avec une détonation joyeuse et le liquide doré écuma dans les coupes.

— La parole est à la marraine, reprit solennellement Gaston Noret. Allons, Laurence. Nous supposons que vous avez le pouvoir des fées. Veuillez agir comme elles et douer notre filleule des vertus qui vous plaisent ou que vous possédez.

— Grand Dieu ! je lui souhaite avant tout de ne pas me ressembler, dit Laurence avec quelque mélancolie.

— Vraiment, mademoiselle, c’est trop de modestie, protesta galamment M. Hecquin ; nous serions enchantés d’admirer plus tard chez cette enfant les qualités qui vous honorent et que nous respectons en vous.