Et il n’est pas banal que je me sois trouvée même amenée à avoir dans ces manifestations révolutionnaires un geste qui n’a pas été sans influence sur un détail, mais un détail peut-être important.

Je suis, en effet, depuis quelque temps en rapports fréquents avec un certain nombre de personnalités bolcheviks.

Il le faut, car je veux quitter Petrograd en emportant ou en transportant mes roubles, que la Banque d’État détient toujours. Le mieux est d’user de diplomatie aimable.

Je suis donc retournée une fois de plus au Palais d’Hiver, où reçoit Lounatcharsky, notre commissaire des beaux-arts, qui est vraiment charmant pour tous les artistes français et qui n’a pas du tout l’allure du bolchevik, l’expression dédaigneuse, pas même le fétiche à la tête de mort.

C’est un homme fort bien élevé et d’une grande érudition.

Ce jour-là, Lounatcharsky, se trouvant malade, avait fait dire qu’il ne viendrait que le lendemain, 2 mai.

Son secrétaire, Sténeberg, qui est peintre et a exposé au Salon des Indépendants, à Paris, était fort perplexe en présence de nombreux dessins en couleurs destinés à être promenés dans les rues pour représenter le bolchevisme.

Il en fallait choisir un surtout, plus voyant, plus important et plus réussi que les autres, afin de servir d’emblème officiel, qui serait promené solennellement.

Je me trouvais là.

«—Qu’en pensez-vous?» me demanda Sténeberg en me montrant un gigantesque matelot dont les deux pieds semblaient, tel le colosse de Rhodes, protéger, ou plutôt écraser la Russie.