Étrange pays, où gronde la révolution qui sera peut-être demain la plus terrible des révolutions, où l’armée, celle qui fait la guerre, bat en retraite, et où continue pourtant la vie mondaine, la vie de luxe, dans tout ce qu’elle a de superficiel.
Oui, mais jusqu’à quand?...
Vais-je jouer, ce soir?
Je me suis informée par téléphone—le téléphone marche mieux que jamais.—Il n’y a rien de changé à la représentation.
Quand j’arrive au théâtre, je trouve mes camarades bouleversées. Chacun raconte des atrocités, dont la réalité lui a été affirmée. Devant l’hôtel Dagmar, un officier a tué, à bout portant, un ouvrier.
On affirme que le frère du colonel qui est commissaire du théâtre Michel a été poignardé au moment où il arrachait un drapeau rouge des mains d’un manifestant.
Que va-t-il advenir aussi du colonel? Par une réglementation surannée, absurde, c’est de lui que nous dépendons. La Russie est pleine ainsi de sinécures artistiques données en avantageuses prébendes à des officiers de l’entourage de l’empereur. Notre théâtre est infesté de ces inutiles, du haut en bas. On voit une haie de fonctionnaires à toutes les portes, chargés de les garder ou de les ouvrir, et forcément serviles, obséquieux...
Tous ces événements que l’on colporte ne nous donnent guère le cœur de jouer la comédie. D’ailleurs, pourrons-nous jouer? Il n’y a à peu près personne dans la salle. C’est la première fois. Le règlement est formel: s’il y a moins de sept spectateurs, on ne joue pas.
Combien sont-ils? Derrière le rideau, tout prêts mais très énervés, nous comptons. Ils sont quatre... non... cinq.
La situation est ridicule et tragique. Voilà un sixième spectateur. Nous recomptons avec Daumerie. Six, pas plus... Pour ma part, je voudrais être à cent lieues de là...