«Vers minuit, je fus réveillé en sursaut par les gardes rouges, qui me prièrent de les suivre, en me donnant cinq minutes pour m’habiller. Ne sachant ce qu’ils voulaient de moi, j’étais fort inquiet, comme on peut l’être en ce moment. Je les suivis au commandement de la Gorokovaïa, où je dus attendre plus de trois heures en compagnie d’autres bourgeois, qui ne comprenaient pas non plus ce qu’on réclamait d’eux.

«Enfin, on nous fit entrer et nous fûmes informés que nous devions nous trouver le lendemain, à 9 heures du matin, chez le commandant.

«Nous étions désignés pour creuser les tombes des cholériques.

«Jugez de notre stupéfaction. Nous nous regardâmes les uns les autres, interdits.

«Le lendemain, nous fûmes, forcément, tous exacts au rendez-vous, et c’est à 11 heures seulement que nous quittâmes la Gorokovaïa en troupeau, quatre par quatre.

«Nous étions armés de pelles et escortés par les gardes rouges. Nous suivîmes ainsi la Morskaïa par la Newsky, à pied, tels des forçats, pour arriver à la gare Nicolas, d’où nous fûmes dirigés sur le cimetière de Preobrajinskaia, qui est situé à vingt minutes de Petrograd. Le voyage s’effectua en wagons à bestiaux.

«Nous creusâmes toute la journée.

«On se relayait de quart d’heure en quart d’heure; à 5 heures, nous réclamâmes le thé, qui nous fut servi accompagné d’une demi-livre de pain pour chacun.

«Je dois dire que le pain était excellent et que nous étions enchantés, nous félicitant de notre chance, car à une autre équipe désignée pour le lendemain incombait l’enterrement des morts dans les tombes que nous venions de creuser. A 9 heures, nous regagnions Petrograd.»

Ainsi parla mon ami...