8 août.
Ce qu’on redoutait est arrivé. On a arrêté cette nuit plus de cinquante Français et on les a conduits à la Gorokovaïa, prison préventive où demeure Ouritzky.
On dit que parmi eux il y a des femmes. Il ne me reste qu’à demander protection à Lounatcharsky.
En arrivant au Palais d’Hiver, j’ai la chance de rencontrer Sténeberg, qui revient de Moscou.
Comme il a toujours été charmant pour moi, je prends l’air plus affolé que je ne le suis réellement; je fonds en larmes et lui raconte que la garde rouge est venue chez moi et que j’ai eu tout juste le temps de m’échapper par la cuisine. Je prêche le faux pour savoir le vrai, car je n’ai pas encore pu me rendre compte si la liberté des femmes était menacée ou non. Je le supplie de me donner un papier prouvant que je suis des théâtres de l’État et que je ne dois pas être inquiétée.
«—Ces arrestations, explique-t-il, ne pouvaient pas vous viser. Des Français ont très réellement comploté contre le gouvernement bolchevik. Il y a tout un plan avec l’aide des Tchéco-Slovaques et un gros effort en perspective vers la côte mourmane. Ceux qui sont en prison y étaient mêlés. D’autres seront sans doute arrêtés encore. Mais je doute que vous ayez conspiré. Aussi, dormez tranquille.»
Quant au certificat que je lui demande, Sténeberg s’empresse de me le donner.
Il me dit de le faire signer par Lounatcharsky, qui se trouve, en ce moment, au ministère de l’Instruction. Je m’y rends à pied, quoique la distance soit assez grande; je marche, je marche comme une automate.
Lounatcharsky n’est pas visible, me dit sa secrétaire, une femme d’une quarantaine d’années, d’un air rébarbatif, mais, dès qu’elle a pris connaissance du papier que je lui présente, elle se met aussitôt à sourire aimablement:
«—Vous êtes Française. Je vais voir le commissaire et lui faire signer votre requête. Il ne peut rien vous arriver, du moins je l’espère.»