Un quart d’heure se passe; elle revient, mais c’est avec un air de pitié qu’elle me répète les paroles décevantes de Lounatcharsky.

Il me conseille de mettre mon argent et mes bijoux en sûreté et de faire ma valise dans le cas où l’on m’arrêterait. Il signera ce que je lui demande pour moi et mes camarades femmes, mais ne peut garantir qu’on nous laissera en liberté.

Et, maternellement, sa secrétaire m’emmène déjeuner avec elle au restaurant qui est situé au rez-de-chaussée, pendant qu’on tape à la machine les pièces qui me seront nécessaires.

Pour cinq roubles on me sert une soupe immangeable, une boulette de viande aux pommes de terre passable, et un verre de café buvable. Une gentille dactylo tient à partager sa ration de pain avec moi, elle semble atterrée de ce que je lui raconte.

En remontant, je vois enfin Lounatcharsky qui téléphone à Ourizky à mon sujet, et, d’après ses réponses, je sens qu’il y a une forte résistance de l’autre côté de l’appareil. A la fin, pourtant, il obtient ce qu’il demande, et il me dit qu’il espère que je serai laissée en liberté; néanmoins il est préférable de ne pas rentrer chez moi en le quittant; j’en profite pour lui faire signer sa photo que j’avais prise avec moi. Il s’exécute aimablement et me conseille de ne pas coucher chez moi.

C’en est donc fait de ma tranquillité, de ma sûreté même, de cette vie que j’avais menée au milieu de tant de difficultés, mais avec une demeure au moins que je retrouvais, dans ma solitude, mais avec mes meubles!

Il me faut beaucoup de sang-froid, j’en aurai.

On assure que les Allemands vont arriver, en force imposante, avec des corps de troupes régulières.

Je m’arrête au parti que je crois le plus sage: celui d’aller demander asile à une ambassade neutre dont le ministre est un de mes amis.

Je suis reçue à bras ouverts et un lit m’est installé sur le canapé du grand salon de réception. Jamais je n’aurais pensé qu’il m’arriverait de dormir ainsi sous le portrait du roi d’Espagne.