Rapidement j’ai fait fermer tous les volets, mais nous guettons derrière, angoissées, cherchant à nous rendre compte de ce qui se passe. Un régiment, certainement, approche. On entend le roulement lourd des pas, les bottes qui frappent le pavé. Ce doit être un corps de l’Oural ou de Sibérie amené là en hâte et dont le gouvernement est sûr. Il n’hésitera pas à tirer sur le peuple, et ce qui va se passer peut devenir atroce.
Déjà, au loin, on entend des coups de feu.
Mais à quoi bon se désoler, perdre la tête! Je veux, moi aussi, garder ce calme fataliste de tant de gens d’ici. Nitchevo!
Il faut parer au plus pressé, c’est-à-dire enlever de ce rez-de-chaussée tout ce qui est précieux. J’ai des bibelots, des bijoux.
Je me suis habillée en hâte et suis montée au quatrième demander à une aimable locataire que je connais de donner asile à ce que je voudrais sauver.
En de pareils moments, il y a des services qu’on ne refuse pas.
Ce déménagement improvisé et mené en vitesse a quelque chose de tragique et en même temps de ridicule, comme tout ce qui se passe ici. Mais le plus important est fait.
Il s’agit maintenant de matelasser toutes les issues, car la fusillade se rapproche.
C’est un bouleversement général de mon pauvre appartement. Tout est utilisé pour calfeutrer hermétiquement les fenêtres qui donnent sur la rue: matelas, oreillers, coussins sont appliqués tant bien que mal. Heureusement que l’électricité fonctionne. C’est même inouï comme chaque chose fonctionne normalement dans des circonstances aussi émouvantes, où l’on pourrait croire tous les services suspendus.
Jusqu’au téléphone, qui m’appelle et pour quelque chose d’insignifiant. Une amie habitant une villa de la banlieue de Pétrograd me demande si je joue demain. Elle voudrait m’entendre et souhaite louer des places.