24 août.

On part! On part! Alleluia! La Finlande nous permet de passer et les Alliés acceptent, assure-t-on, les conditions des bolcheviks, qui font tout à fait leur jeu.

Renvoi des troupes russes qui se trouvent encore en France ainsi que de tous les bolcheviks qui sont soit en France, soit en Angleterre, retour de Litvinoff, le ministre bolchevik, qui n’a pas été reconnu par les Anglais.

Tous les visages expriment la joie. Je rencontre, en sortant de la légation danoise chargée de nos intérêts, le chef de la mission, le commandant Archene. Il est rayonnant. Il revient d’une tournée chez les antiquaires et serre précieusement dans ses bras des icônes qu’il vient d’acquérir en vue de son prochain départ.

Je rentre chez moi et me mets à danser pour extérioriser ma joie. Je suis toute seule dans le grand salon de l’ambassade. Le roi, dans son grand cadre, semble me regarder d’un air très étonné, mais il doit me comprendre et reconnaître en moi une latine, une femme de sa race qui sait exprimer ce qu’elle ressent.

25 août.

Ce matin, je suis réveillée par la musique militaire. Que se passe-t-il? Je me précipite au balcon et je vois défiler vingt musiciens suivis de vingt soldats. C’est aujourd’hui qu’on a appelé sous les armes tous les hommes de dix-huit à quarante ans. Je me demande comment les Russes vont prendre cette plaisanterie.

Tant que les bolcheviks leur ont dit: «Vous ne vous battrez plus, vous serez riches et heureux», le peuple a compris. Aujourd’hui, ces mêmes hommes leur disent: «Battez-vous contre l’impérialisme, mais nous sommes désolés, car nous ne pouvons pas vous donner du pain.» Je doute fort que le peuple comprenne et accepte surtout. C’est si facile de ne pas agir, de se laisser vivre et mourir de faim.

Vers midi a eu lieu le défilé général. Il est parti du Champ-de-Mars, musique en tête. On y voyait des gens élégants (bourgeois), des ouvriers. Toutes les classes s’y trouvaient représentées. Il y avait même, caracolant sur son cheval, un officier. Les gardes rouges, la casquette en arrière, semblaient vouloir conduire la troupe à une imaginaire victoire. Dame, c’est que l’appât est tentant! Le premier jour, ils recevront une paire de bottines pour 24 roubles (n’oublions pas que celles-ci valent au moins 640 roubles à l’heure actuelle). Les jours suivants, ils recevront une livre de pain. Vraiment, cela vaut bien la peine d’avoir l’air patriote, à la manière des bolcheviks.

26 août.