Impossible de savoir ce qui se passe au juste. On distingue seulement des clameurs qui semblent joyeuses, comme si ces misérables avaient ce qu’ils cherchaient.
Et ils se précipitent vers la sortie en vociférant.
Lydia assure qu’ils ont trouvé sur le toit deux Pharaones avec une mitrailleuse et qu’ils les ont emmenés.
Personne ne se doutait que la maison servait ainsi de position de tir!...
Nous restons là, toutes les trois, anéanties...
C’est, maintenant, le silence... La trombe a passé: Lydia se risque à débarrasser une fenêtre, à ouvrir tout doucement les volets. La rue est redevenue calme, déserte...
Mais ce rez-de-chaussée est impossible à habiter au milieu de pareils événements. Si ces hommes sont partis, d’autres viendront. J’ai des amis dans un quartier moins central, plus éloigné des monuments publics et des banques. Je vais leur demander asile pour quelques jours. J’imagine de téléphoner. Instantanément j’ai la communication. Jamais, décidément, le service du téléphone ne m’a paru aussi bien fait. On me répond qu’on m’attend, mais qu’il faut que je vienne immédiatement, car la ville est pleine de manifestations violentes.
J’organise un ballot d’affaires indispensables, un peu au petit bonheur. Dans ma hâte j’emporte une douzaine de paires de bas de soie de toutes les couleurs. Les moments les plus dramatiques ont souvent un côté comique.
Paula et Lydia sont avec moi d’un dévouement affectueux qui me touche infiniment. Elles aussi me supplient de partir. Elles garderont l’appartement. Ce sont des humbles pourtant, des femmes du peuple, engagées par moi à Pétrograd.
Je sors de la maison avec mille précautions, rasant les murs. La rue est déserte complètement, et cette solitude, ce silence a quelque chose de tragique. On se demande si une balle ne va pas siffler, si une mitrailleuse ne va pas tout à coup, cachée on ne sait où, cracher la mort.