Mais nous avons la juste fierté d’être demeurés, aussi longtemps qu’il était humainement possible, à notre poste de propagande française—la plus belle propagande—celle qui dans notre belle langue interprétait les chefs-d’œuvre de la littérature française. Nous avons la fierté de sentir qu’en pleine tourmente, même ces hommes qui terrifiaient la Russie, qui pillaient, qui tuaient, nous témoignaient des égards et du respect.

Il a fallu, pour que notre chère entreprise fût arrêtée, que le bolchevisme sombrât dans le plus bas des avilissements. L’Allemagne le tient sous sa dépendance, l’Allemagne est là, d’autant plus féroce, d’autant plus implacable qu’elle sent la partie perdue pour elle sur le front de France.

Lounatcharsky, Sténeberg et quelques autres qui furent des sincères, qui crurent à la réalisation d’un rêve généreux, sombreront sous cet ouragan qui dérègle tout, bouleverse tout. Leurs jours sont comptés.

En m’apprêtant à quitter ce pays hospitalier, je pense avec une infinie mélancolie à toute cette foule de pauvres gens, êtres décharnés par les privations, apathiques, résignés à tout à force de tortures, et dont, avec leurs grandes phrases, leurs paradoxes, leurs gestes de cabotins, Lénine et Trotsky forment peu à peu l’armée—disons le troupeau—qui leur est nécessaire.

Ils n’ont pas la belle indignation, l’amertume orgueilleuse des hommes qui, en France, protestent en des manifestations tumultueuses.

Je les ai vus souvent passer, les malheureux devenus serviles, avec leurs regards mauvais quand un peu de pâture était au bout de quelque pillage, avec leurs regards tristes de pauvres bêtes de somme qui manquaient... lorsque leurs mauvais bergers ne leur versaient plus d’illusion.

Ce sont les mêmes hommes qui, au début de la grande guerre, se sont magnifiquement battus, ceux qui ont envahi la Prusse et franchi les Karpathes.

Menés autrement, demain ils pourraient faire de grandes choses.

Aujourd’hui, ils ont roulé aux bas-fonds de ce bolchevisme qui n’aboutit à rien de pratique, qui n’a que l’ombre d’une organisation et à la tête duquel il y a trop de profiteurs.

Pauvre Russie!