Au moment où je vais partir le temps est triste, tout est triste dans Petrograd.

Je m’y sens comme une étrangère, moi une Française pourtant. Je sens que l’affection pour la France que l’on proclamait tant ici ne se voit plus à rien.

Çà et là, un drapeau à des édifices fait claquer sous le vent froid trois couleurs ternes lavées par la pluie...

On pourrait avoir l’illusion de nos trois couleurs.

N’ayons pas cette illusion: ce sont les couleurs allemandes.

Sous mes fenêtres, où je regarde peut-être pour la dernière fois, des prisonniers autrichiens libérés passent minables.

Recrues précieuses pour le bolchevisme, pillards nécessaires qui se laisseront faire par l’appât de quelques roubles que Lénine fait fabriquer par liasses, sans arrêt. Que vaudront-ils à l’étranger?

Au moment de partir, j’ai l’angoisse d’un incident de dernière heure.

Ces notes... prises de jour en jour et franches, trop franches... Ne vont-elles pas...?

Je n’aurais plus l’ambassade danoise pour leur donner asile... Ne va-t-on pas me fouiller. Que diront ces brutes, s’ils les trouvent, s’ils les épluchent et si quelqu’un d’eux comprend le français?...