En réalité, je suis loin d’être rassurée, n’ayant en somme aucun visa, mais seulement une carte du consul de Norvège pour le commandant finlandais.
«—Vous avez des bagages?
«—Deux malles et quelques petits colis.
«—Vous êtes seule?
«—Une autre Française est avec moi.»
Une autre personne en effet, ma camarade Roggers, tente aussi la chance, et ce m’est une grande joie de n’être pas seule parmi ces difficultés, dans ce voyage vers l’inconnu.
On nous prend nos passeports et on nous donne des feuilles à remplir pour que nous déclarions quelle somme nous emportons avec nous. Ensuite une femme est désignée pour nous fouiller. Elle s’acquitte consciencieusement de sa tâche et va même jusqu’à fouiller dans mon corset et dans les chaussures. Puis c’est le tour des bagages. Deux soldats, sous la surveillance d’un chef, sont chargés de cette besogne. Ils la font avec le plus grand soin, ils ouvrent toutes les boîtes, tâtent tous les objets, scrutent tous les coins.
Soudain, je vois ma compagne de voyage pâlir et, se penchant vers moi, elle me dit fébrilement: «Ils ont trouvé mon argent!» Je sais en effet qu’elle a caché deux mille roubles dans une petite pendulette. Il est impossible de voyager avec les mille roubles qu’on vous permet d’emporter; j’en ai fait moi-même autant et j’ai caché des marks finlandais.
Je frémis. Que vont-ils faire de nous? Certainement, maintenant, nous ne passerons plus la frontière et l’argent sera confisqué. Le soldat qui a trouvé l’argent brandit les deux billets, mais mon amie, sans perdre la tête, affirme qu’elle les a oubliés dans cette cachette où elle les avait mis, il y a deux ans, lors de son voyage avec Gorky et Chaliapine en Crimée. Immédiatement je pense qu’elle se perd, car ces billets n’existaient pas à cette époque, puisqu’ils ont été émis seulement depuis la révolution.