Aujourd’hui ce sont des politiciens arrivés au pouvoir, qui ont surtout souci de se battre entre eux et de faire des affaires, car ce qui se passe à ce point de vue est loin d’être propre. Lénine a beau faire figure d’apôtre, tous ses amis accaparent, édifient des fortunes. L’idéal ne tient pas devant l’égoïsme.
Mais pour les étrangers, pour les Français surtout, la vie n’est pas impossible, si l’on a de l’argent et si l’on ne demande rien. Il paraîtrait même que, par contraste avec les autres alliés, fort mal vus par les bolcheviks, les Français trouvent ceux-ci presque indulgents, quelquefois aimables. Beaucoup de bolchevistes notoires ont vécu à Paris et ne l’ont pas oublié.
Cela me donne l’espérance que je vais peut-être vivre en paix, plus en paix qu’au mois de février, et travailler ferme au théâtre Michel.
Les camarades sont moins nombreux qu’à l’autre saison. Ni Dubosc, ni Lucienne Roger, ni Renée Baltha n’ont tenté l’aventure.
Henriette Roggers est restée avec Hasti, avec Colin. Nous en serons quittes pour jouer des pièces ayant moins de personnages.
19 octobre.
Ma première impression de retour a été trop optimiste. La révolution, quelle qu’en soit la source, quel qu’en soit le but, quels qu’en puissent être les chefs, est toujours la révolution, c’est-à-dire quelque chose de continuellement angoissant.
Les moments tragiques ne sont pas finis.
C’est à peine si j’ai pu reprendre, pendant quelques jours, contact avec ma vie ancienne, revoir des amis, dîner avec eux dans des restaurants où j’ai, d’ailleurs, trouvé tous les prix doublés; j’avais la joie intense de croire le cauchemar fini. Mais non, voilà les sottises qui recommencent.
Aujourd’hui, sans me douter de rien, je passais en auto par le Newsky, quand un soldat, sautant sur le marchepied, m’a violemment déclaré que j’avais à lui céder mon auto.