L’odieuse existence va-t-elle recommencer comme avant? Oui, bien odieuse, quand je me rappelle! Moi qui croyais un peu de calme revenu. J’avais eu la joie hier de retrouver mon cher théâtre toujours debout, toujours vivant. On m’y avait fait fête et on m’avait distribué tout de suite un beau rôle à jouer dans la pièce prochaine: les Mouettes.

J’avais interrogé les camarades.

«—La vie théâtrale continue, normale, m’avaient-ils dit. Le public vient au spectacle nombreux comme avant, public un peu changé forcément de l’ancien public. Les places chères sont maintenant occupées par les Français et la bourgeoisie. Autrefois ils devaient laisser ces places à l’aristocratie. Il n’y a plus d’aristocratie. C’est un monde de petits boutiquiers, assez à leur aise, car ils vendent à très gros prix, et s’ils possèdent un stock, c’est un coup de fortune pour eux.»

20 octobre.

La nuit s’est passée sans alerte. On me téléphone que Kerensky a été obligé de renoncer au pouvoir et que les bolcheviks définitivement l’emportent. Ils occupent déjà la banque de l’État, les postes et télégraphes. On se bat dans les rues.

24 octobre.

La bataille dans Petrograd continue depuis plusieurs jours, et nous vivons confinés dans nos demeures, le plus possible.

On a tiré toute la nuit sur le Palais d’Hiver, occupé, pensait-on, par Kerensky. Mais on assure que ce dernier est parti en auto dans les environs de la ville pour essayer de rallier les troupes fidèles et de marcher sur Petrograd.

C’est le moyen que proposa Korniloff à d’autres heures et qui aurait peut-être sauvé la Russie si, effrayé au dernier moment, Kerensky n’avait trahi Korniloff.

Je suis sortie un peu, dans un moment d’accalmie. Beaucoup de gens étaient dehors, qui commentaient les nouvelles en gesticulant.