Les vivres n’arrivent pas, parce que les transports ne marchent pas, et le problème reste insoluble. Les trains de farine ou de pommes de terre qu’on essaye d’organiser sont pillés en route.
De loin en loin arrivent, par mer, des tonneaux de mauvais poissons salés, et l’autorité en fait, tant bien que mal, des distributions, sur lesquelles ces malheureux se jettent.
Les gens qui ont de l’argent font ce qu’ils peuvent, donnent à pleines mains aux innombrables quêtes.
Aujourd’hui, on est venu sonner chez moi sept fois pour des œuvres d’assistance sincères ou pas sincères, dues à l’initiative de quelques personnes dévouées ou intéressées.
Mais quand ces pauvres diables, qui ne trouvent pas de vivres à acheter, pas de lait pour les malades et les enfants, rien de normal, rien de pratique, en auront assez, seront à bout, que se passera-t-il?
Rien, peut-être... L’apathie singulière, émouvante de ce peuple fera qu’ils mourront en silence, lamentablement.
Ce ne sont pas eux qui font la révolution. Ils en sont incapables. Ce sont les politiciens qui la font pour eux.
Il faut partager, à un certain point, cette apathie de l’âme russe. C’est le seul moyen de ne pas trop souffrir. Sans cela, il n’y aurait pas de vie possible.
J’essaye de m’y faire, et par moments, reprise d’espoir, je me dis que tout cela ne peut pas durer, que des événements—que je ne prévois pas—solutionneront ces épouvantables problèmes.
D’ailleurs ma situation personnelle, celle qui me tient à cœur, ma situation de comédienne me donnera de nouvelles satisfactions. Je répète une pièce qui me plaît, avec un rôle qui me plaît. Demain, le théâtre Michel fait sa réouverture. La vie continue.