Je prends le démocratique tramway, qui, lui aussi, comme le téléphone, fonctionne toujours. Il me dépose chez moi.
Un Français me prête le journal l’Entente. J’y lis que Kerensky a rallié plusieurs régiments, qu’il marche sur Petrograd et serait à vingt kilomètres seulement de la ville.
Déjà on entend, en effet, une sourde canonnade.
Allons-nous être bombardés dans nos maisons par l’artillerie russe?
5 novembre.
Ayant appris par téléphone que si le théâtre Michel n’a pas joué hier soir, la répétition coutumière se poursuivrait cependant cet après-midi, je me suis mise en route tout de suite.
Cette existence de comédienne quand même, au milieu de la tourmente révolutionnaire, est vraiment singulière, et je crois qu’il n’y a pas beaucoup de mes camarades françaises qui se sont trouvées en pareille situation.
Il faut avoir l’amour du métier vraiment bien ancré dans l’âme pour aller jusqu’au bout de sa tâche... Vraiment je n’ai jamais été plus fière qu’aujourd’hui d’être comédienne.
Ma voiture ayant été réquisitionnée pour tout de bon,—c’était fatal,—je n’ai plus que le moyen du tramway.
Au début du trajet, tout semble calme; mais en arrivant sur le pont de Cirque, brusquement une fusillade crépite. Tout le monde veut descendre pour essayer de se garer. Tout le monde pousse des cris. Un officier italien me dit de me coucher, et, voyant mon hésitation, me jette à terre, d’autorité. Tout le monde suit cet exemple...