La vie est toute désorganisée et il ne faut s’étonner de rien. Lydia vient de trouver, perdu dans le dédale des escaliers de service, un colonel français, de mes amis, qui, sur le point de rentrer à Paris, voulait me dire adieu. En effet, après 6 heures, la grande entrée est fermée, par crainte des pillards et des rôdeurs.
Non seulement les bolcheviks sont à craindre, mais aussi des individus louches, opérant pour leur compte et qui se donnent des allures de bolcheviks pour essayer d’en imposer.
J’étais un peu confuse de recevoir ainsi ce colonel. Quand il a pu me présenter ses hommages, il était exactement dans la cuisine, s’efforçant d’expliquer le but de sa venue à ma cuisinière, qui était plutôt effarée de voir un si grand personnage, en tenue, passer par l’entrée des dvornicks.
Nous avons longuement parlé de Paris, Paris où il se rend, Paris qui m’est si cher et qui paraît si loin d’ici, si loin de cette ville perturbée.
Je regrette de l’avoir quitté, pour ce noble but que je pensais réaliser: jouer quand même, jouer en français des pièces françaises dans la capitale russe, en dépit de tout ce qui s’y pourrait passer.
Le moyen, hélas! de jouer avec ces émeutes presque quotidiennes, qui barrent le chemin, et la perspective, quelque jour, de manquer de lumière, de manquer de charbon ou plutôt de trouver, un soir, la maison fermée par un coup de force ordonné par quelque politicien ennemi de la France.
Il est inutile de se le dissimuler. Tout ce parti bolchevik, dont la marée monte, qui, malgré ses sophismes, ses absurdités, ses infamies, groupe, à force de discours, de longs cortèges d’hommes ignorants, désabusés, amers ou seulement malheureux, est maintenant, malgré l’indulgence de quelques chefs, isolés, qui se souviennent d’avoir vécu à Paris, un parti hostile à la France.
L’Allemagne est là, qui travaille en sous-main et si ces gens arrivent vraiment à devenir les maîtres de la Russie, tout ce qui sera Français sombrera.
22 décembre.
Les répétitions, courageusement, ont recommencé. Il le faut. Et tous nous nous employons de notre mieux, malgré ces continuelles difficultés, à mettre sur pied un nouveau spectacle.