«Tout ce monde-là doit mourir!» aurait dit Trotsky, et ce mot est sans cesse répété comme un mot d’ordre.
Un autre mot de lui encore est redit:
«Nous avons une âme de fer.»
C’est la vérité. A part quelques-uns qui gardent un certain calme, encore, mystiques épris de rêves de communisme intégral, de partages des biens, théoriciens qui savent surtout discourir, la plupart des bolcheviks sont des hommes terriblement pratiques, juifs presque tous, mêlant à la réalisation par la violence des plus implacables théories un souci d’égoïsme qui n’est pas sans profits.
Cela ne veut pas dire qu’ils manquent de sincérité. Beaucoup d’entre eux ont souffert sous l’ancien régime, souffert de l’autocratie des gens de la cour, de l’autocratie militaire, de l’autocratie des bureaux.
Ils ne l’ont pas pardonné et c’est sans pitié, maintenant, qu’ils voient souffrir et qu’ils bousculent au passage le vieux général qui, avec ses deux petits-enfants, est réduit par la misère à vendre des menus objets.
Quantité de personnes du meilleur monde, hier très riches, aujourd’hui ruinées, se sont résignées ainsi à vendre humblement dans la rue, aux passants, surtout des journaux. C’est encore ce qui se vend le moins mal.
Je connais ainsi toute une famille, la famille d’un général, composée de cinq grandes jeunes filles, qui, chaque soir, descend sur le Newsky vendre des journaux, afin de pouvoir dîner.
Tout autour de l’hôtel de l’Europe, dernière maison de luxe pour les gens qui ont encore un peu d’argent à dépenser, viennent se grouper, nombreux, serrés presque les uns contre les autres, des hommes et des femmes, désemparés, ruinés, méconnaissables dans leur détresse, qui tous ont appartenu, avant la révolution, aux plus hautes classes de la société et qui maintenant, pour ne pas mourir de faim, se sont faits modestes marchands des rues.
Beaucoup ont vendu, un à un, les derniers objets de valeur qui leur restaient. Puis, n’ayant plus rien, ils se sont mis à débiter de menus bibelots, des allumettes, des cigarettes, des petits miroirs.