Il leur faut passer par Mourman, où il fait 40 degrés de froid et où les wagons, bien entendu, ne sont pas chauffés, ou alors ce sont des wagons de marchandises au milieu desquels brûle un brasero. Une centaine de voyageurs y sont entassés comme des bestiaux.
La vie sociale ici se transforme chaque jour et par des mesures singulièrement radicales.
Depuis peu tous les Russes adultes jusqu’à 51 ans, et même les femmes, sont mobilisés pour assurer l’alimentation commune et préparer les repas.
Va-t-on pouvoir garder l’organisation de sa vie? Ma femme de chambre pleure sans arrêt. Que va-t-on faire des domestiques? Il est à craindre que les bolcheviks, un de ces matins, ne suppriment purement et simplement toute espèce de domesticité et qu’ils ne contrôlent énergiquement cette suppression.
J’avoue que je le regretterais de tout mon cœur, ayant gardé à mon service, malgré la tourmente révolutionnaire, une femme honnête et dévouée.
L’arrivée probable des Allemands se complique de la libération des prisonniers, surtout des prisonniers autrichiens, les plus nombreux. Les camps où ils étaient enfermés n’existent plus. Ils s’éparpillent de tous les côtés, avec une mentalité, des appétits et des besoins faciles à deviner. Ces hommes ont forcément souffert du froid et de la faim dans ce pays où tout manque depuis si longtemps.
La ligne de Moscou serait déjà coupée par eux et ils se seraient même déjà emparés d’un village qu’ils ont mis dans l’état qu’on devine.
Pour comble d’infortune, la Finlande est à feu et à sang et ce pays, de mœurs pourtant si calmes naturellement, se trouve à son tour en proie à tous les désordres, à toutes les luttes, à toutes les horreurs que peut apporter la révolution.
Les Suédois n’acceptent plus que les courriers officiels. C’est pour nous l’isolement du reste du monde. Il ne reste plus que la Sibérie.
Et pour cette direction si lointaine, si difficile, si pleine d’inquiétants aléas, si coûteuse aussi, c’est la ruée de nombreuses familles, de ce qui reste de familles russes ayant encore quelque argent.